Chypre et les désastres de la guerre, par Monique Deregibus, photographe

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© Monique Deregibus

A Chypre, Monique Deregibus a rencontré l’absurde d’un conflit territorial commencé il y a plusieurs décennies, affectant aussi bien les hommes que l’entièreté du visible.

A Chypre, où toute prise d’images est suspectée de servir les intérêts des puissances étrangères, ou des ennemis séculaires, Monique Deregibus a fait fi de l’interdiction de photographier.

Son troisième livre publié chez Filigranes Editions, La Maison Chypre 2009-2013, se présente sous la forme de deux carnets reproduits en fac-similé, deux documents de recherches, deux voyages dans l’une des îles les plus à l’est de l’espace méditerranéen.

J’ai posé à Monique Deregibus, qui m’a répondu par écrit, les questions suivantes.

Je les présente en un seul bloc, comme l’ensemble de ses réponses, passionnantes, reçues sous la forme d’un unique texte très dense.

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© Monique Deregibus

1) Comment avez-vous rencontré le territoire de Chypre, objet d’un livre conçu comme une reprise de carnets tenus entre 2009 et 2013, La Maison Chypre (Filigranes Editions, 2017) ? 2) Quelles temporalités avez-vous perçues sur cette île divisée ? Quels fantômes avez-vous rencontrés ? Comment définiriez-vous l’identité de l’île ? Votre travail photographique est-il de l’ordre d’une archéopoétique du lieu ? 3) Vous êtes-vous heurtée à Chypre à une forme d’impossibilité de voir, ce dont témoignent  les multiples grilles, caches, fenêtres que vous photographiez ? Comment dépasser la logique de morcellement au profit d’une vision globale ? Comment cadrer ? 4) L’état de guerre se ressent-il à Chypre dans l’incapacité à construire une histoire commune, voire dans la sensation d’une violence sourde au quotidien ? 5) Que représente pour vous l’image de l’enfant jouant à la guerre derrière son écran ? 6) Pourquoi avoir choisi pour votre livre un principe de fac-similé ? 7) Vous sentez-vous polythéiste lorsque vous êtes à Chypre ? 8) Dans cette île de l’est méditerranéen, la nature déborde en tous sens, franchissant allégrement les barbelés. Faut-il y voir un espoir d’unité face à une situation qui semble bloquée ? 9) Pourquoi écrire « Nicosie, capitale européenne du XXIème siècle » ? Avez-vous pensé votre livre comme une ligne verte ? Les archéologues travaillant ensemble sont-ils un symbole d’un avenir fraternel possible ? 10) Vous citez Jean-Jacques Viton. Pouvez-vous présenter cet auteur, dont l’œuvre est éditée chez P.O.L. ? 11)  Quels points communs voyez-vous entre La Maison Chypre et vos deux autres livres publiés aux éditions Filigranes, Hôtel Europa (2006) et I love you for ever Hiba (2009) ?  12) Vous êtes professeure à l’Ecole des Beaux-Arts de Lyon. Quels sont les fondamentaux de votre enseignement, au-delà des problématiques spécifiques exposées ?

J’ai eu l’occasion de me rendre sur l’île de Chypre à deux reprises en septembre 2009, puis au printemps 2011. Je souhaitais depuis longtemps découvrir cette île toute particulière, je connaissais un peu son histoire, la savais à peine plus grande que la Corse et cependant divisée en deux parties :  turque et grecque, une frontière de 180 kms de long la traversant d’est en ouest. Sa situation géographique en Méditerranée, non loin des côtes du Liban où j’avais précédemment travaillé (voir le livre I love you for ever Hiba, éditions Filigranes 2007) a fait que je m’y suis rendue une première fois pour réaliser quelques repérages.

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© Monique Deregibus

Carrefour des civilisations d’Europe, d’Asie et d’Egypte, lieu de naissance d’Aphrodite, déesse grecque de l’amour, Chypre a un passé riche en histoire et en culture qui reste depuis une quarantaine d’années dans l’ombre d’un récit fondé sur les conflits de territoires et d’identité nationale entre Chypriotes Turcs et Chypriotes Grecs. Les rivalités entre les deux communautés se sont exacerbées lorsque l’occupant anglais, devant les tensions communautaires qui ne cessaient de croître dangereusement, et qu’il avait lui-même attisées, dut quitter Chypre en 1960 en restituant à l’île son indépendance. Plus tard, les intérêts stratégiques de la Grèce et de la junte militaire au pouvoir à Athènes ainsi qu’un coup d’état soutenu par la CIA contre le gouvernement de la République Laïque et son Président Makarios, furent à l’origine de l’attaque de l’armée turque dans le nord de l’île en 1974, entraînant le retranchement des deux communautés dans la République de Chypre au Sud et la République Turque de Chypre au Nord, uniquement reconnue par la Turquie.

Le premier séjour m’avait permis de vérifier que beaucoup de choses étaient «confisquées» sur l’île, en termes d’espace public et d’autorisation, donc d’y porter regard. C’est la raison pour laquelle j’ai dû particulièrement préparer mon second voyage grâce à l’aide d’un assistant qui connaissait bien l’île, avec lequel je travaillais, montais des dossiers afin d’avoir des autorisations d’entrée dans les lieux les plus «bouclés»,  interdits au public, la plupart sous mandat de  l’ ONU, ou alors sous la surveillance des militaires grecs, turcs ou encore appartenant aux bases anglaises.

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© Monique Deregibus

Il s’est alors agi de mettre à nu un dispositif de captation à travers lequel percevoir demeure toujours un acte voilé, interstitiel et lacunaire. Le cadre de la photographie est étroit et limité, il étreint l’image, annulant du même coup un ensemble de formes et de causes dialectiques. Ainsi sur l’île, on ne cesse de regarder à travers, à travers des murs, des grilles, des meurtrières, des barbelés, on regarde en même temps que l’inertie des images l’impossibilité photographique de narrer l’ Histoire. Le livre existe donc dans le fouillis des branches enchevêtrées, dans l’entropie de la nature qui force les portes, éventre les murs en un déferlement d’herbes et de cactées qui se multiplient sans cesse. L’absurdité de la guerre a bien eu lieu, il y a longtemps. Elle a passé, emportant dans son sillon le moindre souffle de vie, laissant les hommes aux prises avec une situation  kafkaïenne de mur et de division. Le traumatisme de la guerre semble avoir saisi toute possibilité de vie. Sur Chypre, les «lignes de cessez-le-feu» sont des limites fragiles, mouvantes, sans cesse disputées par les deux parties en conflit qui tentent d’avancer leur «surface limite» en gagnant quelques centimètres de territoire à l’intérieur de la zone tampon ou en rehaussant les palissades qui font fonction de mur de séparation. La frontière, toujours éphémère et mouvante se matérialise dans les structures existantes et par des éléments de récupération, par une barricade improvisée composée de cadres de lits, de voitures retournées, de bidons éventrés et d’autres débris domestiques. Elle s’est progressivement consolidée et inventée avec des fils barbelés, des sacs de sable empilés, de la tôle, des sommiers. Chaque communauté s’est réfugiée dans une histoire sélective et partielle fondée sur la peur de l’autre.

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© Monique Deregibus

Une fois les centaines de photographies réalisées sur place, pour inventer le livre, j’ai d’abord dû les sélectionner puis j’ai travaillé comme à l’accoutumée en préparant une maquette cette fois à partir de deux carnets Moleskine rouge, afin de chercher une forme spécifique pour cet objet livre à venir. Il m’est apparu progressivement que cette forme que je cherchais était là sous mes yeux dans les carnets, et que si je savais être radicale, il ne me restait plus qu’à les reproduire tels quels … D’où le parti pris de photographier les carnets eux-mêmes en fac-similé, ainsi on entre par deux fois en quelque sorte dans l’objet, une première fois par le livre, une seconde fois par les carnets qui s’y logent, une façon pour moi de trouver une équivalence relative à cette sensation absurde de temps arrêté, superposé en strates ressenties maintes fois au cours de mes déambulations. Souvent je pensais à Pompéi et à sa coulée de lave qui avait définitivement figé la vie…

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© Monique Deregibus

Car le traumatisme est toujours vif et présent, il semble régner en maître sur Chypre.

En m’y déplaçant, j’ai vite été confrontée à de multiples difficultés parmi lesquelles celle, insistante, répétitive, de ne pas avoir l’autorisation de photographier !

Interdiction de photographier partout, sur la ligne verte, les plages et la mer, aux abords du «mur» de séparation qui traverse la ville de Nicosie, côté grec et côté turc.

Interdiction de photographier les paysages, les terrains vagues, les différentes lignes de démarcation, les abords des bases militaires, les campements de l’ONU, les manifestations, les drapeaux.

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© Monique Deregibus

Interdiction de photographier les frontières, les passants, les check- points, les jardins, les caméras vidéo surveillance, les ronds-points, les chantiers, les ports, les bidons, les murailles, les réfugiés, les journaux, les ruelles, les ruines, les façades, les armes.

Interdiction de photographier les panneaux d’interdiction de photographier !

Ainsi, je propose au lecteur à travers différents chapitres «La maison Chypre 2009-2013,» «Nicosie, capitale européenne du 20 ème siècle,»

«Comité des personnes disparues, aéroport désaffecté de Nicosie sous mandat de l’ONU, buffer zone,» de regarder l’île de Chypre comme paradigme des différentes complexités et absurdités humaines mises en lumière et appréhendées à la loupe de l’œil photographique exacerbé, surface de terre réduite à sa plus simple expression d’observation au milieu de la mer bleue , qui a subi tant et tant de destructions, se regardant à satiété dans le miroir déformé de l’Histoire et devant permettre de faire entendre par les moyens photographiques mis en œuvre, tout autant la gravité ubuesque que l’absurdité triomphante d’une situation qui semble devoir durer  ici encore, au cœur de l’ Europe décentrée.

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© Monique Deregibus

1974: l’ image rend compte désormais d’un espace impossible à réveiller, c’est l’ espace d’après et qui dure jusqu’à aujourd’hui. Seul peut-être l’enfant de dos en t-shirt orange nous représente. Ses mains sont élégantes, voraces et nerveuses sur le clavier de l’ordinateur. L’enfant dont le corps est tendu demeure seul devant la lumière de l’écran. Il joue à la guerre par machine interposée. Nous le regardons à son insu, de dos, concentré, et à travers lui nous regardons l’écran et son image. Car c’est ainsi désormais que l’on apprend à faire la guerre, et les drones survolant le territoire ne sont plus jamais bien loin.

Je souhaitais encore mettre à distance le temps de la guerre et de la destruction pour faire résonner les paroles pleines et délicates, celles des poètes, et j’aime l’idée dans le livre que le dizain de Jean-Jacques Viton, ami et écrivain édité depuis plus de trente ans chez P.O.L., entre tout simplement en écho avec la poésie d’Ovide, si bien ré-écrite sous la plume de sa fidèle traductrice Danièle Robert. Enfin, la psychanalyse et l’Histoire sont nécessairement au rendez-vous pour éclairer les affaires humaines, ici ou là, en Irak, en Syrie, au Rwanda, en Bosnie, au Yémen, en Tchétchénie, la liste serait hélas bien longue à dresser…

Monique Deregibus, Février 2018

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Monique Deregibus, La Maison Chypre, 2009-2013, textes (français/anglais) de Marie-Hélène Brousse et Etienne Copeaux, Filigranes Editions, 2017, 170 pages

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