Le scandale de la beauté, par Jean-François Bauret, photographe

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Marie et Laura, 1986 © Jean-François BAURET courtesy galerie SIT DOWN
Marie et Laura, 1986 © Jean-François BAURET courtesy galerie SIT DOWN

« L’homme était de très haute taille, une allure fluide, et prêt à se rompre peut-être. Un visage qui, dans son attention aux êtres et aux choses, se mettait à hauteur d’écoute, un peu à la façon dont on écoute à la porte invisible. Paradoxalement, il avait l’air distrait à même la plus haute puissance d’imprégnation. En le voyant, un sentiment de respect s’imposait. A force d’être au plus précis, il établissait d’emblée une distance. Dans l’embrasure des portes, il se tenait plein champ, tel un portrait sortant de son cadre. » (Anne de Staël)

Revoir l’univers photographique de Jean-François Bauret, à l’occasion de la parution d’une monographie superbe publiée aux éditions Contrejour, et d’une exposition (jusqu’au 23 juin 2018) à la galerie Sit Down (Paris), est un véritable enchantement.

On apprécie peut-être d’autant mieux aujourd’hui, alors que le corps, standardisé, surexposé, est aussi parallèlement caché, suspecté, l’audace d’un regard ayant fait de la beauté des corps singuliers le centre d’un travail esthétique enthousiasmant, et éclatant de jeunesse.

Frank Protopapa, Publicité Sélimaille, 1967 © Jean-François BAURET courtesy galerie SIT DOWN
Frank Protopapa, Publicité Sélimaille, 1967 © Jean-François BAURET courtesy galerie SIT DOWN

Jean-François Bauret est mort en 2014, mais ses photographies, impeccablement tirées, semblent bien en avant de notre époque, rabougrie, moralisante, frigide.

Il y a dans ses nus une force qui sidère, parce que les modèles plantent leurs yeux dans les nôtres sans ciller un instant, semblant nous dire : toi qui te délectes de notre chair, quelle est ta capacité d’abandon ?

Jean-François Bauret a vu Vélasquez, Rodin, Man Ray (lire en fin d’ouvrage le « récit » de Gabriel Bauret), Bill Brandt, Robert Mapplethorpe, tout l’histoire de son art, qui est classique, c’est-à-dire parfaitement révolutionnaire tant il fonde sa modernité dans une compréhension fine de la permanence des formes à travers le temps.

Une femme noire enlace une femme blanche, main posée sur la poitrine à peine formée de sa partenaire, la protégeant en soulignant sa fragilité. Ce sont deux statues de marbre qui s’épousent, deux femmes très vivantes pourtant, graves, la peau parfaite, qui ont peut-être fait l’amour avant que d’accepter de poser pour le grand artiste qui immortalisera leur grâce.

Ce sont deux Iris messagères, deux nymphes fausses jumelles intimidantes, des envoyées de l’au-delà porteuses du secret de notre destin.

Tout l’art de Jean-François Bauret est là, dans la franchise de la pose, l’érotisme si troublant des regards directs, l’appel muet des peaux, l’influence de la statuaire antique, l’inattendu de la composition.

« Plus la pose est longue, plus le corps s’installe. Si l’on pense aux modèles des peintres, c’est très touchant de voir que le corps s’installe pour rester une demi-heure sans bouger, alors qu’actuellement, avec la photographie, c’est souvent l’inverse : on mitraille et l’on dit : ‘Tiens, il y en a une bonne !’ »

La beauté féminine explose sur la page, le tirage, entre pure innocence et conscience de son pouvoir.

Les toisons sont superbes, et les girons tendus par l’enfant qu’ils protègent.

Car Jean-François Bauret aime les femmes enceintes, et les enfants nés du péché de chair.

Deux enfants, 1970 © Jean-François Bauret courtesy galerie SIT DOWN
Deux enfants, 1970 © Jean-François Bauret courtesy galerie SIT DOWN

Des couples se forment, des familles s’inventent, portent costume que le photographe aime ôter, car la nudité est un principe d’égalité.

L’artiste dénude aussi les hommes, connus ou non, Klaus Kinski en père parturiant, le nain Piéral, Maurice Baquet partiellement caché par un violoncelle.

Son livre, Portraits d’hommes nus et inconnus, publié chez Balland en 1975, a fait date, il est d’hier et de demain.

Il y a un scandale Bauret, parce que l’art qu’il crée est si beau qu’il fait taire tout bavardage, quand la société ne se nourrit que du babil des ressentiments de tous.

© Jean-François Bauret_Trois femmes, 1969
© Jean-François BAURET courtesy galerie SIT DOWN

Lui importe en chacun la part d’inconnu, et ce qui se soustrait d’habitude, par prudence ou stratégie de sauvegarde, au Léviathan du visible.

Dans une époque encore libertaire, Jean-François Bauret a pu accompagner par son travail esthétique la libération des corps et des imaginaires.

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Isabelle, 1989© Jean-François BAURET courtesy galerie SIT DOWN

Claude Nori le dit sans ambages : « L’on sentait bien dans les séances de prises de vue l’influence des happenings, du psychédélisme, du body art, une certaine forme de thérapie qui rendit les workshops du photographe célèbres par leur côté sulfureux, voire scandaleux, alors qu’ils n’étaient que l’expression d’une vérité. »

Travaillant pour la mode et la publicité, l’artiste connaît le sens de l’efficacité visuelle, la force des accessoires, le savant équilibre du déséquilibre qui par l’œil charmé et déstabilisé à la fois touche le spectateur de façon durable.

En lamés façon Bauhaus (Amanda Lear pour les bas Mitoufle), en orgies de jambes caressant des mains qui caressent des poitrines (« Party »), en sous-vêtements semi-transparents offrant aux seins des gaines en forme d’obus, la femme selon Bauret est une tentatrice, une divinité, une enfant découvrant l’air étonné que son corps est un aimant.

Photographiée en 1968, Dominique Sanda est un ange à l’orée de sa métamorphose.

Ambroisine nue, posant en 1977 dans un fauteuil vert, jambes doucement écartées, est une âme baudelairienne, une fleur du mal disponible et lointaine.

Sur la page qui lui fait face, il y a deux poires. Serait-ce une nature morte ? Non, ces « Deux amours » sont des natures plus-que-vives.

Giorgio Morandi, 1960 © Jean-François BAURET courtesy galerie SIT DOWN
Giorgio Morandi, 1960 © Jean-François BAURET courtesy galerie SIT DOWN

Mais Jean-François Bauret l’artiste, le chercheur (en témoignent ses essais au Polaroïd), est aussi le photographe des plus grands artistes de son temps, Maria Helena Viera da Silva, Geneviève Asse, Pierre Alechinsky, saisissant en chacun la part d’intériorité où se loge le génie – Bram Van Velde, Maurice Estève, Giorgio Morandi, Pierre Boulez, Serge Gainsbourg, Roland Barthes, tant d’autres.

Ce ne sont pas des portraits faits par un ego contemplant un autre ego, mais des dialogues, parfois ironiques, d’un « toi » à « toi », dans la sympathie profonde qui lie les solitudes.

« Son atelier dans le quartier des Batignolles est un lieu qui échappe à toute définition. Une myriade de volumes naissant les uns des autres, allant de lieux intimes en lieux grandioses. Traversant tout un quartier, allant par degré d’une lumière en lames de verrière vers une obscurité qui saurait placer le seul jour de la photo aux abords d’un gouffre éclairant. L’apparition du petit jour répondait au par-être d’un petit matin. » (Anne de Staël)

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Jean-François Bauret, une monographie préfacée par Claude Nori, avant-propos d’Anne de Staël et récit de Gabriel Bauret, éditions Contrejour, 2018, 194 pages

Exposition Jean-François Bauret à la galerie Sit Down (Paris), du 25 mai au 23 juin 2018

Galerie Sit Down

© Jean-François Bauret_Claude, 1964
© Jean-François BAURET courtesy galerie SIT DOWN

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Se procurer la monographie Jean-François Bauret

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