Mourir, et puis renaître un peu, par Fabrice Thomasseau, peintre et photographe

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 © Fabrice Thomasseau

Travaillant à la jonction de la peinture, de la photographie et de la gravure, puisant souvent ses matériaux dans la presse, Fabrice Thomasseau a produit, conseillé par Mathieu Van Assche, le très beau et intime Melancholia.

S’y déploie une dimension de ruine, de solitude irrémédiable, d’effondrement.

Fabrice Thomasseau invente des dystopies, des vanités pour contemporains en équilibre instable, des persistances de paysages industriels à l’heure de la numérisation de la réalité.

Melancholia est un crépuscule, une méditation sur le désastre en cours.

Sa forme très assumée cache de multiples phrases interrogatives.

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 © Fabrice Thomasseau

Melancholia, publié par les éditions du Mulet, est-il un livre vous permettant de concilier votre triple activité de peintre, de graveur et de photographe ?

Cette récente série d’images m’a en effet permis de relier ces trois activités en continuant d’interroger le sens ambigu des images. Elle contient des Polaroïd, des photomontages (Photo + peinture) dont les sujets relèvent du champ politique et social. J’opère souvent par prélèvements (Presse), montages, dé-contextualisation, altération, superposition. J’essaie ainsi de m’éloigner de la source documentaire ; d’en extraire des narrations dépouillées de toutes anecdotes qui font allusion à la vulnérabilité de la condition humaine. Les frontières entre ces différents media me semblent aujourd’hui de plus en plus poreuses.

Comment avez-vous pensé sa structure ?

Au départ, je souhaitais y faire figurer des diptyques tels qu’ils sont exposés actuellement à la galerie Baxton à Bruxelles. Mais il s’est vite avéré que ce choix de présentation était monotone pour un livre. Mathieu Van Assche, suivant sa ligne éditoriale, a proposé alors de briser l’ordre initial, la chronologie, de retirer des images et de zoomer sur d’autres. L’ensemble est devenu bien plus dynamique et proposait une nouvelle lecture du travail. C’est à ce moment que j’ai sollicité mon ami Patrick Breton en lui laissant carte blanche pour le texte. Je crois lui avoir donné comme seule indication d’écrire une « ballade déboussolée ».

Avez-vous songé à la planète du film éponyme du cinéaste Lars von Trier ?

La dimension apocalyptique, l’infinie tristesse et la solitude de certains personnages ont certainement influencé le choix du titre, mais les enfants de Saturne restent inconsolables face aux enjeux humanitaires du XXI siècle. Le contenu des Polaroid et des photomontages provoquait des associations libres en phase avec les inquiétudes et les mutations de notre époque. C’était donc presque une évidence de nommer cette suite d’images teintées de bile noire : Melancholia.

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 © Fabrice Thomasseau

Comment avez-vous précisément travaillé avec Mathieu Van Assche pour l’élaboration de votre ouvrage ?

Notre passion commune pour la gravure nous amène à nous rencontrer régulièrement et au fil de nos entretiens, beaucoup de points se sont éclaircis, la mise en forme s’est ensuite vite concrétisée. Je suis très à l’écoute de ses conseils de graphiste et il savait qu’il avait toute ma confiance pour la mise en page définitive.

On a pu décrire votre travail comme une dystopie. Revendiquez-vous ce terme ?

Absolument ! « Dystopia » est d’ailleurs le titre d’une précédente exposition de peintures présentée à la galerie du Domaine Perdu en 2017.

Pourquoi un tel goût pour les paysages industriels et les friches ? Y a-t-il en vous un romantique amoureux des ruines ?

Les écrits de Marc Augé, notamment Non-lieux et Le Temps en ruines, nourrissent mes réflexions et une grande partie de mes travaux depuis une bonne dizaine d’années. Je le cite : « Il est significatif que les artistes aient besoin, pour imaginer les ruines, d’en faire un souvenir à venir, de recourir au futur antérieur et à une utopie noire, celle d’un désastre qui aura conduit l’humanité à vider les lieux. » Je suis plutôt un sceptique qui capture, au gré de ses humeurs vagabondes des vestiges d’un autre siècle ; vanité de nos prestiges industriels, témoins affligés de nos gloires éphémères.

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 © Fabrice Thomasseau

Comment avez-vous pensé les tonalités chromatiques de Melancholia ?

Nous avons volontairement choisi les images les plus crépusculaires, les couleurs passées et les déformations propres au Polaroid ont fait le reste.

N’y a-t-il pas une influence du travail d’Andy Warhol dans votre œuvre, notamment des séries Car Crash et Shadows ?

Inconsciemment sans aucun doute. Faire face à la violence et à l’horreur de notre histoire contemporaine en puisant une partie de mon inspiration dans les clichés du photojournalisme me rapproche de sa démarche. Comment regarder la mort en face ?

Melancholia n’opère-t-il pas la rencontre du pop art et la photographie allemande à la façon de Bernd et Hilla Becher ?

D’une certaine manière oui, si l’on envisage le lien ou la combinaison entre une imagerie pop désincarnée défilant en flux continu sur nos écrans HD et un angle de vue documentaire sur l’architecture des zones industrielles actuelles. J’aime assez montrer ces lieux que l’on refuse de voir, l’envers d’un monde en pleine mutation où la mondialisation accélère les délocalisations, force les migrations et déplace les notions et définitions de territoire et de frontière.

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 © Fabrice Thomasseau

Quelle place pour l’humain à l’ère de la menace atomique ?

L’anthropocène est déjà bien avancé ! Réussirons-nous à ré-inventer nos systèmes économiques et politiques ? J’ai de sérieux doutes et les promesses du transhumanisme sont énergivores et fallacieuses. Alors devons-nous accepter l’idée de notre disparition ?

Comment envisagez-vous votre rôle d’artiste ?

A l’heure des faillites des systèmes de pensée et de la banalisation de la vulgarité, la création demeure un outil formidable pour atteindre et partager différentes formes de beauté. Avec l’humilité de l’artisan, mon rôle est peut-être juste de participer à un état d’alerte, en instillant une dose de poésie, d’inviter ceux qui regardent de plus près à faire face à l’histoire contemporaine : est-ce une dérisoire gageure ou une discipline vitale pour mieux saisir la complexité du monde ?

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Fabrice Thomasseau, Melancholia, texte Patrick Breton, Editions du Mulet, 2019 – 50 exemplaires numérotés

Site de Fabrice Thomasseau

Editions du Mulet

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Exposition Expolaroid, du 5 avril au 30 juin 2019 – Studio Baxton (Bruxelles)

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