Thomas Bernhard, le cataclysme, par Gemma Salem, écrivain

arton3938

« Ah Fellini lui manque ! Marcello lui manque. Gainsbarre lui manque. Orson lui manque. Où sont passés les types comme ça ? »

J’écris beaucoup, certes, mais je chronique bien moins de livres que je n’en reçois, tant nombre de textes publiés me semblent inutiles, mal écrits, naïfs, moimoiesques, pleins de bons sentiments, d’un humanisme facile, et franchement exaspérants.

Où sont ceux que ton cœur aime, de Gemma Salem, née à Antioche, décédée à Vienne en mai 2020 où elle vivait depuis trente ans, n’est pas un titre que je goûte, trop sentimental, mais le livre, portrait de l’auteure au filtre amoureux de Thomas Bernard, est excellent – regrets de n’avoir pu lui transmettre mon enthousiasme.

Anne Bourguignon (La Rencontre chez Arléa) me l’a envoyé, elle commence à me connaître.

Pour exister, les livres ont besoin de passeurs, d’éditeurs, de directeurs de collection, d’attachés de presse, de représentants, de critiques, de libraires, chaîne signifiante que je comprends comme mon ami Xavier Pensec (restaurant Hinoki à Brest), maître de sushi, conçoit la cuisine : une continuité d’énergies positives de l’animal respecté (le poisson, l’auteur) au noble consommateur (le client, le lecteur).

La littérature ne doit pas transmettre le mal (leçon de Lautréamont), mais travailler à sa dissolution, dans un combat spirituel intense.

On peut réorienter complètement sa vie, voire tout quitter, après avoir lu un livre d’une importance cardinale, après la découverte d’un écrivain majeur, après le tremblement de vérité transmis par des phrases essentielles, ainsi Gemma Salem après avoir été touchée par la voix d’ouragan de Thomas Bernhard, dont elle est devenue une spécialiste internationale.

Où sont ceux que ton cœur aime est un livre de remerciement : denken ist danken, dit-on en langue allemande.

Devant sa tombe (photographies jointes), Gemma Salem se souvient, de lui, d’elle : « On a dit que les derniers jours, il appelait les gens « pour rien ». Peu de gens. Son éditeur, son metteur en scène, peut-être Frau Hufnag qui, la pauvre, n’attendait que ça, son demi-frère enfin, s’il s’agissait de réclamer une piqûre supplémentaire. Il avait mal. Il étouffait. Depuis des mois, il devait dormir assis à cause de ses poumons détruits et le reste empoisonné par quarante ans de cortisone. Les nuits étaient interminables. Il savait que la fin approchait et avait arraché au demi-frère [son exécuteur testamentaire] la promesse de l’abréger aussitôt qu’elle serait inéluctable. »

Thomas Bernhard haïssait le passé nazi de son pays, haïssait les compromissions, haïssait la médiocrité humaine.

Il fut haï, on voulut le faire taire, mais sa gloire le protégeait.

« Le lendemain [de son enterrement], le 16 février [1989], ils ont enfin annoncé sa mort. Un cataclysme en Autriche, un cri de délivrance, des slogans en première page des journaux : Raus mit dem Schuft, dehors le salaud, mais aussi un choc dans tous les pays où il était publié. En Angleterre, où il ne l’était pas encore vraiment, quinze pages dans le Literary Time ont bientôt salué son départ. Tant de gens disaient qu’ils avaient perdu ‘quelqu’un’. »

Tel Gemma Salem, ayant alors décidé de reprendre vie, de quitter ses attaches, et de s’installer dans la capitale autrichienne, essayant de retrouver le fantôme de son maître dans les cafés, les places, les rues, les parcs qu’il habitait, devenant peu à peu, elle qui avait la nationalité suisse, une vraie Viennoise, s’alarmant des ravages par le bas de la mondialisation des modes de vie et du goût.

La solitude la gagne, ses plaisirs se simplifient, sa mémoire lui joue des tours, Fernando Pessoa la résume : « La solitude me dévaste, la compagnie m’oppresse. »

Elle écoute Schubert ou Mahler – que ne supportait pas Bernhard , se rappelle sa vie, ses enfants, son mari, ses livres, pense au scandale de la pièce Heldenplatz, une « gifle qui leur brûle encore le visage ».

Elle pense à l’écrivain et psychanalyste, « jésuite défroqué », François Roustang, à l’affranchi Klaus Mann, à Mikhaïl Boulgakov le morphinomane, à Tennessee Williams, « seul au milieu de la nuit dans un hôtel délabré de Saint-Louis, étouffant à petit feu à cause du bouchon de médicament qu’il venait d’avaler en l’arrachant avec les dents et qui s’était coincé en travers de la glotte », à Robert Walser, effondré dans la neige le jour de Noël.

« Sa situation à elle se dégradait mais il fallait vivre, n’est-ce pas. Elle a pu encore écrire et faire publier sept livres chez différents éditeurs, sans écho notable, et ils s’évaporaient peu après leur parution. De vrais livres, pas des placebos, l’histoire de Schubert que Sempé lui a fait l’honneur et le plaisir d’illustrer, des romans et des récits, où, comme dans toute ce qu’elle écrit et pour son malheur, l’humour est de la partie. »

Sa peau se bronze, sa mémoire revient, le défaut d’amour-propre la poursuit encore, mais foin de jérémiades, quelqu’un l’attend, là-bas, tout près de chez elle.

Derniers mots : « Good bye, à la prochaine. »

Gemma Salem est enterrée au cimetière de Grinzing à Vienne, non loin de la tombe de Thomas Bernhard.

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Gemma Salem, Où sont ceux que ton cœur aime, collection La Rencontre dirigée par Anne Bourguignon, Arléa, 2019, 94 pages

Editions Arléa

Hinoki – Brest

d

Se procurer Où sont ceux que mon cœur aime

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