Labarthe sur le vif, à propos du film Bataille à perte de vue

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© Anne-Lise Broyer

Bataille à perte de vue, du cinéaste et critique hors-norme André S. Labarthe (1931-2018), est l’un des films phares de la collection « Un siècle d’écrivains », série de 257 documentaires de 52 minutes consacrés à des écrivains du XXe siècle dirigée et présentée par le journaliste Bernard Rapp et la réalisatrice Florence Mauro, entre 1995 et 2001 sur France 3.

Réalisé en 1997, le film du facétieux et génial auteur revient aujourd’hui par la bande avec le bel ouvrage hybride publié aux éditions Loco, Correspondances autour de Bataille, comprenant des photographies inédites d’Anne-Lise Broyer, dont le Journal de l’œil (Loco, 2020) est une formidable odyssée en images dans l’œuvre bataillienne, une préface de la psychanalyste et écrivain Mathilde Girard, un entretien entre André S. Labarthe et Olivier Meunier, directeur de rédaction des Cahiers Bataille, une correspondance entre le réalisateur et Michel Surya, dont le livre Georges Bataille,  la mort à l’œuvre (Tel, 2012) est une référence majeure, et enfin une postface du producteur Vincent Roget accompagnant une lettre inédite de l’objet de tous les désirs.

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© Anne-Lise Broyer

Ce livre pourrait être une somme de cinq cents pages, il est au contraire léger, de poche, intense dans son intelligence brève, risqué dans son hétérogénéité – un hommage discret et profond par des amis encore très touchés par la disparition d’un homme les ayant sans nul doute aidés à se sentir libres.

En douze stases mouvantes, douze stations en mouvement, douze tableaux dynamiques, Mathilde Girard construit à la première personne un paysage intellectuel labarthien/bataillien : littérature ou/et cinéma ? nudité ou non ? pure obsession sexuelle ou/et sentiments ? Edwarda ou/et Acéphale ?

Mais le voici : « Quand il se retourne, je reconnais André S. Labarthe, son grand corps d’adolescent et ses yeux transparents. Il apparaît dans ma mémoire en surimpression sur l’image de Georges Bataille, quand celui-ci entre dans le champ parmi d’autres séminaristes : le même regard, la même façon de s’être un jour retrouvé par hasard figurant dans un film, déposant un extrait de présence, un fragment de soi qui prend, avec les années, valeur de prémonition. Que faisait Labarthe, dans Vivre sa vie ? Que faisait Bataille, dans Une partie de campagne ? »

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© Anne-Lise Broyer

Où est Bataille ? A Paris, Reims, Orléans, Vézelay, Riom-ès-Montagnes, Apchon ? Que disent encore les lieux de sa vie de lui ? Imaginer pour les faire parler un peu des situations, des mises en scène, des frictions par la fiction.

Oui, il s’agit de trouver, d’inventer, d’imaginer des « extraits de présence ».

Avec Anne-Lise Broyer dans la forêt de Marly, à Saint-Germain-en-Laye, à Massais, à Argenton-l’Eglise, à Orléans, à Prague.

Bataille ou Labarthe ? inséparables ici. A qui le chapeau ? A qui la machine à écrire ? A qui la voiture de gangsters ? A qui la fêlure dans le mur ?

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© Anne-Lise Broyer

Labarthe a réalisé pour Bernard Rapp les documentaires sur Philippe Sollers (très réussi), Antonin Artaud, Jean Reverzy, Bruno Schulz, mais son Bataille était le premier, un acte inaugural en quelque sorte.

Répondant à Olivier Meunier qui l’interroge sur le rapport Bataille-Breton : « Je pense que Breton est récupérable par un système à la Hegel. Mais Bataille, dans les moments forts, est tout à fait irrécupérable. Notamment dans les textes érotiques : on ne peut pas les approcher avec des armes habituelles. Alors que les textes les plus déjantés de Breton, les textes poétiques, ils sont tout à fait récupérables, y compris par lui-même. Parce que lui-même parlait très bien de son travail. Alors que lorsqu’on lit L’Alleluiah, il n’y a rien venant de Bataille qui arrive derrière qui puisse en expliquer quoi que ce soit. Du reste, il en irait un peu de même avec Artaud… »

Plus loin : « On a l’impression que Breton et beaucoup de surréalistes se regardent en train d’écrire un poème, un texte rationnel. Ils se regardent et ils comprennent ce qu’ils sont en train de faire. Ils ne jouent pas le jeu jusqu’au bout. Alors que Bataille se découvre au fur et à mesure, dans l’angoisse. »

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© Anne-Lise Broyer

Le 18 septembre 1996, Michel Surya, dont on lira en filigrane une position concernant Lignes, la revue qu’il dirige depuis 1987 (chez différents éditeurs), écrit à André S. Labarthe, apportant quelques éclaircissements sur son entreprise biographique : « Je suis venu commenter Bataille (avec Marmande) après les « telquéliens ». La vision de Bataille de ceux-ci, celle qu’ils ont imposée, est d’un solitaire, d’un « maudit ».  Ce qu’est Bataille aussi. Encore qu’avec moins de romantisme (moins de romantisme que celui prêté à Artaud). J’ai tâché de faire en sorte qu’on voie Bataille ainsi et autrement : mêlé aux autres (mal, de côté, de travers…). Vous l’avez compris, ce Bataille « public » dont je parle est un Bataille politique : le C.C.D. [Cercle communiste démocratique, créé et animé par Boris Souvarine], Contre-attaque, Acéphale même (Nietzsche), Actualités, Critique, etc. Saisir Bataille, c’est saisir tout Bataille. Votre film figure Bataille écrivain, penseur… Le figure-t-il ainsi ? (Quoi qu’on veuille, ce qu’il a de commun avec Breton. De là mon insistance à faire de lui l’ennemi privilégié du surréalisme). »

Labarthe : savoir « se perdre en sachant exactement où aller. » (Vincent Roget)

Et Bataille ? savoir où aller dans le non-savoir en sachant exactement où se perdre ?

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© Anne-Lise Broyer

Je connaissais très peu l’homme André S. Labarthe, mais nous nous étions rendus en train en 2017 avec Anne-Lise Broyer à Labanque de Béthune pour y déposer un cadavre de chat momifié (Le chat de Barcelone) dans une salle de l’exposition tripartite consacrée à Georges Bataille et pensée par Léa Bismuth.

Au retour, à la gare du Nord, au moment de nous dire au revoir, l’homme au chapeau feutre m’a embrassé sur la joue avec affection, avant de s’engouffrer dans les méandres des couloirs du métro.

Je n’oublie pas.

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Correspondances autour de Bataille, A propos de « Bataille à perte de vue », d’André S. Labarthe, contributions de Anne-Lise Broyer, Mathilde Girard, Olivier Meunier, Jean-Marc Chapoulie, Vincent Roget et Michel Surya, Editions Loco, 128 pages – ouvrage publié avec l’aide de l’Hôtel Fonfreyde, centre photographique dirigé par François-Nicolas L’Hardy (Clermont-Ferrand)

Editions Loco

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Se procurer Correspondances autour de Bataille

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