L’amant arabe, par Patrick Autréaux, écrivain

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La femme à barbe, 1631, José de Ribera

« Parce qu’il m’apportait quelque chose d’unique, qui ne fut pas l’amour et n’aura pas été seulement le sexe mais une avancée presque chaque fois renouvelée vers une limite imprévue, l’impatience de sa venue, surtout quand il ne venait pas, si elle passait forcément par les étapes de l’excitation entêtante puis de la déception hargneuse, pouvait aussi conduire à cet état singulier où elle devenait rayonnante et calme. C’était une expérience ascétique dont il impulsait à son insu le tempo. »

Lorsque, comme Patrick Autréaux, on écrit des livres de littérature (quatre chez Gallimard, cinq chez Verdier), comment faire se rencontrer le sexe et les phrases, les peaux caressées et les mots, la jouissance et la syntaxe ?

Quels rapports entre le désir d’écrire et le besoin de foutrée ? Entre la liqueur séminale et l’effort d’expression ?

Pussyboy, son dernier opus de nature à la fois pornographique et méditative, tente l’homologie entre le territoire des corps se donnant sans frein et celui de la composition verbale, de l’épanchement des humeurs, sur torse, visage ou orifices, et de la tenue intellectuelle.

Pussyboy est l’histoire d’une rencontre cardinale, d’un amant de passage – son rythme est celui qu’il impose – prénommé Zak menant le narrateur sur les rives de l’amour, de la mystique, et de la réinvention de soi, en femme notamment.

« Il m’enseignait l’ambivalent plaisir de ce qui n’est jamais acquis. »

Tout commence par un thé au jasmin, suivi d’un adverbe déclencheur : Alors ?

Bonheur d’être défait, aveuglé, totalement pénétré.

Les anciens amants ? « Ils n’étaient pas assez animal ou l’étaient trop, c’est-à-dire qu’ils jouaient. Plus qu’un dérèglement, je cherchais l’extinction du langage. »

Venu du bled, Zak est un naufragé, échouant entre les bras d’un homme souhaitant son propre renversement.

Beaucoup de baise – dans des saunas, des clubs, des lieux sombres -, mais peu d’illuminations, avant que l’ardent fils d’une Berbère et d’un Arabe n’entraîne son amant vers sa vérité.

D’un côté la morale, le conformisme, la prière, de l’autre l’exploration à peu près sans limite du plaisir, cédant sur les dernières réticences dans le corps-à-corps.

« Le front plaqué sur le lit ou par terre, je m’écarte comme une belle-de-nuit. Ses doigts continuent de butiner avant de laisser place. Rien de nouveau dans la levrette qui suit, mais le plaisir retrouvé de le sentir en moi. Il me caresse les hanches, va plus bas, m’attrape le paquet, le tire un peu en arrière. Je dis : « Plus fort ! Il tient le service trois pièces dans sa main. »

La porcelaine de bonne famille ne casse pas si vite, il faut aller jusqu’à l’ultime limite de sa résistance.

Le cul devient un con, il crie impérieusement : « Ouvre ! Ouvre ta chatte ! »

En peinture, les histoires d’inversion ne sont pas si rares, ou les bizarreries telles que La Femme à barbe peinte par José de Ribera que l’on peu voir au musée de l’Hôpital de Tavera, à Tolède.

 « Transformé par ce tableau, je deviens une femme à barbe quand mon amant prend entre ses lèvres puis à pleine bouche les aréoles de mes seins. (…) Qu’un bouton rosé déclenche une nuée qui vous chavire, comment le comprendre ? »

On se lèche, on se suce, on se mordille, on se blasonne, on est hybride, mâle femelle, bébé vieillard lubrique, lait sperme, homme bête.

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Hercule et les pygmées, 1535, Dosso Dossi

« Sa présence m’ouvre du crâne au cul, comme si j’étais un pot de miel où il se met à tremper à sa guise deux doigts, à les lécher, à réclamer une cuillère pour y puiser goulûment. »

Des images s’imposent, très crues, auxquelles il faut correspondre. Comme des gestes archaïques, et des plaisirs primitifs au-delà du dégoût.

Atteindre ces points où les mots, d’abord énergétiques, vacillent et laissent place à la béance, au discours de la sueur et des gémissements.

On devient chien, chienne, animalcule tout entier érogène, pure érection de tous les organes.

Mais Zak a besoin du Coran, de la loi de pureté, du rappel moral, la honte revient, l’ouverture était une parenthèse.  

« Et, quand il prie devant moi désormais, ce n’est plus l’enfant sincère, mais l’homme de la mosquée que je vois : il amène les autres avec lui. C’est sans doute cela la religion quand elle masque ce qui serait réprouvé. »

Mais l’érotique des saints léchant les plaies et les scrofules ?

Aux côtés de Jean Genet, d’Hervé Guibert, de Mathieu Riboulet, il y a maintenant Patrick Autréaux, dont Pussyboy est certainement le livre le plus abouti.

Que l’on peut lire aussi en se souvenant d’Annie Ernaux (Passion simple), de Catherine Millot (La Vie parfaite), de Claude-Louis Combet (Suzanne et les croûtons), mais aussi de la surréaliste sadienne Annie Le Brun et de Jean-Pierre Brisset – déclaré saint du calendrier pataphysique et fou de littérature – cités en exergue.

Etudiants des universités closes, au travail, enfin !

(sans oublier les exercices pratiques des vierges cochonneries)

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Patrick Autréaux, Pussyboy, Verdier, 2021, 128 pages

Site de Patrick Autréaux

Editions Verdier

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Se procurer Pussyboy

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