La troublante beauté des eaux troublées, par Edward Burtynsky, photographe

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 ©Edward Burtynsky

Assez peu diffusée en France, l’œuvre du photographe canadien Edward Burtynsky, célébré dans le monde entier pour ses grands formats de paysages industriels, fait aujourd’hui l’objet d’une exposition – et d’un catalogue publié chez Hazan – au Pavillon Populaire de Montpellier.

La réflexion est à la fois plastique et écologique, montrant avec beaucoup de force l’inéluctable épuisement des ressources naturelles de notre astre bleu et les déséquilibres induits par la démesure humaine.

Mais Edward Burtynsky ne produit pas seulement, loin de là, une photographie de constat, mais plutôt de stupeur et d’émerveillement face à la persistance d’une beauté de paysages, certes soumis à la logique mortifère des abstractions calculantes les réduisant quelquefois à néant, dans ce qui apparaît comme le spectacle d’une dystopie.   

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 ©Edward Burtynsky

Les images aériennes permettent de lire avec beaucoup de clarté la façon dont l’humain façonne son environnement naturel, le sculptant, le modelant, le redessinant, jusqu’à le polluer intensément.

La série Eaux troublées observe, du golfe du Mexique jusqu’aux berges du Gange, les différents types de liens qu’entretient la petite race humaine avec l’eau qui la fait vivre.

On cherche à la maîtriser, à la rentabiliser, à la capitaliser, en oubliant généralement de la remercier comme don et bienfait de la nature.

Des salines de Cadix (Espagne) à la technique de l’irrigation par sillons en Californie du Sud, le grand ouvrage d’Edward Burtynsky offre un panorama très large de nos ambitions prométhéennes.

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 ©Edward Burtynsky

La monumentalité des infrastructures techniques est une réponse, en Chine ou ailleurs, aux besoins énergétiques et alimentaires des peuples de la planète.

En bas, sur terre, c’est une impression de chaos, de combat incessant entre l’homme et les forces vives de la nature, mais vu du ciel, tout ceci est très beau, très pictural, et porteur d’une forme de paix supérieure.

Pour montrer au mieux cette lutte de Titans, il faut une capacité entrepreneuriale « digne des superproductions cinématographiques » (Gilles Mora), Burtynsky travaillant avec une vaste équipe appelée d’ailleurs « studio Burtynsky ».

« Chacun s’accorde, désormais, poursuit le directeur du Pavillon Populaire, sur le fait que l’eau devient une problématique écologique primordiale, autant par sa raréfaction programmée que par sa qualité à présent terriblement compromise par les pollutions profuses. »

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 ©Edward Burtynsky

Cherchant à éveiller les consciences, sans oublier la part de rêve en chacun, le photographe canadien produit, à partir d’appareils photographiques numériques de haute qualité, des images saisissantes où la puissance poétique des couleurs entremêlées permet d’oublier quelque peu le désastre écologique en cours.

Nous sommes assoiffés et créons des déserts, comme dans le delta du Colorado ou comme au lac Owens, dont l’eau, précise le photographe « a été détournée vers Los Angeles en 1913 et dont il ne reste qu’un fond toxique et sec ».

Nous désirons la beauté et nous faisons la mort. 

Le désir de saccage est-il le fondement même de la psychopathologie humaine ?

On se jette dans le Gange pour se purifier, et l’on empoisonne les écosystèmes naturels.

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 ©Edward Burtynsky

On pense aquaculture et îles artificielles, et l’on devient peu à peu nous-mêmes des créatures de synthèse.

Pourtant, si tout est méphitique, tout sait aussi rester en maints endroits, et même malgré cela, somptueux.

Les marées noires – ainsi celle causée par l’explosion en 2010 de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique, « catastrophe écologique la plus grave de l’histoire américaine » – sont terribles, et malgré tout visuellement fantastiques.

La dévastation peut être si romantique, isn’t it ?

Devant les paysages splendides dans leur ravage, on pense quelquefois à Hans Hartung, ou à quelque trip hippie sous LSD.

Qui plongera le premier dans les si beaux bassins de résidus de phosphate du comté de Polk, en Floride ?

Qui glissera jusqu’à l’extase sur les sables bitumeux d’Alberta, au Canada ?

Quel accès à l’eau lorsque l’on est un Indien vivant en Arizona ?

A Alméria, en Espagne, vous investiriez bien dans les serres, non ?

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 ©Edward Burtynsky

En Inde, les puits à degrés, ouvrages d’art, donnaient à tous l’accès à l’aquifère, mais qui s’occupe désormais de leur entretien quand les vautours de la cupidité ont pris le pouvoir ?

L’irrigation par pivot central aux Etats-Unis, particulièrement utilisée au Texas, forme de très beaux tableaux géométriques, entre le labyrinthe et le mandala.

On contemple tout cela sans véritablement comprendre à quelle échelle se déroule la catastrophe de la planète Terre.

Et puis, on lit cette note optimiste : « Il existe un autre type de culture qui transforme esthétiquement le paysage, c’est l’agriculture en sol aride, pratiquée dans quelques régions spécifiques, qui est basée sur le peu d’eau disponible et la rotation intelligente des cultures. On en trouve un exemple extraordinaire en Espagne, dans la région des Monegros (Aragon), un endroit où la biodiversité est si exceptionnelle que beaucoup demandent sa protection. »

Ça tombe bien, j’y vais demain, comme à peu près chaque été, emportant cette fois en ces steppes splendides le catalogue raisonné des œuvres de Jean Dubuffet.  

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Edward Burtynsky, Eaux troublées, avant-propos de Michaël Delafosse, textes de Gilles Mora, Edward Burtynsky, Enrica Vigano, Russell Lord, Editions Hazan, 2021, 144 pages

Editions Hazan

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Edward Burtynsky – site

Exposition au Pavillon Populaire, espace photographique de Montpellier – direction artistique Gilles Mora -, du 23 juin au 26 septembre 2021

Le Pavillon Populaire

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Pour compléter la réflexion : se procurer le livre Dust, du photographe Jérémie Lenoir publié en 2018 aux éditions Light Motiv

Jérémie Lenoir

Editions Light Motiv

Lire à ce propos l’article publié le 18 novembre 2018 dans L’Intervalle

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Se procurer Eaux troublées

Se procurer Dust

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