Ecrire, peindre, créer, par Paul Nizon et Frédéric Pajak, écrivains

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Friedrich Kuhn

« Les employés sont mes ennemis. Je les déteste de tout mon cœur. (…) Et les profs ne peuvent se permette d’écrire ni sur la baise ni sur la politique, sinon ils perdent leur boulot. » (Paul Nizon)

Menée par l’écrivain, photographe et journaliste Amaury da Cunha, la conversation entre Paul Nizon et Frédéric Pajak, publiée sous le titre provocateur Pourquoi tu me regardes comme ça ? est passionnante.

Deux écrivains majeurs de notre temps, le Suisse vivant à Paris Paul Nizon (Canto, L’Année de l’amour, L’œil du coursier), et le Français, passé par la Suisse, Frédéric Pajak vivant actuellement à Arles, auteur notamment de biographies dessinées remarquables avec les volumes du Manifeste incertain (Pavese, Nietzsche, Walter Benjamin, Guillaume Apollinaire, Ernest Renan…), comprenant généralement une dimension d’autofiction, dialoguent avec franchise et allant sur leurs parcours respectifs, les nécessités de la création, l’absence de leur père les laissant orphelins très tôt.

« Cette introspection qui caractérise mon écriture, précise l’auteur de Stolz, vient de mon père, ou plutôt de son absence. Mon histoire originelle s’arrête net : je ne peux pas la raconter. Je suis comme frappé d’un mutisme. Aussi, à la place de raconter, je fais de l’introspection. Je cherche en moi qui je suis. »  

Paul Nizon est acerbe, vif, direct, rageur, rageux – peut-être à la façon du peintre hors la loi Friedrich Kuhn sur qui il écrivit -, Frédéric Pakaj plus souple, c’est le puîné doué – directeur éditorial des fameux Cahiers dessinés ayant publié plus de cent-trente livres – devant le respect à son aîné, l’ayant cependant décrit ainsi sans aménité : « orgueilleux, brutal et rusé comme un paysan bernois ».

Tous deux sont aux antipodes du milieu littéraire parisien, souvent si affecté, compassé, fallacieux. Très tôt Pakaj a admiré Cesare Pavese, et Nizon Robert Walser, on n’écrit jamais seul : « J’ai compris que son écriture, précise ce dernier ayant grandi dans une famille musicienne, était une danse de la langue. Une langue pratiquement sans sujet. Cela m’a marqué. Et aussi ses personnages de bons à rien. Je crois que j’en ai un peu hérité. Dans ma vie en général, j’ai toujours secrètement fraternisé avec les clochards. Eux, alors, ils n’ont vraiment rien à voir avec la mentalité des employés. (…) Beaucoup de mes personnages sont des vauriens : je crois que c’est là un héritage de Walser. »

Plus loin : « Quand j’étais jeune, écrire, pour moi, était un moyen de m’approcher de la réalité. A l’époque, la réalité était le grand problème de tous les artistes. C’est pour ça qu’on cherchait partout, voire n’importe où, comme dans l’art abstrait, par exemple. On cherchait un accès pour exprimer la réalité. La psychanalyse et toutes ces choses avaient rendu la réalité invisible. Il fallait trouver un moyen pour l’exprimer à nouveau. »

Pajak, de la tradition littéraire de la clarté (Chamfort, Stendhal, Henri Calet, Paul Léautaud), confie : « Au fond, j’ai un tempérament lyrique, même comme dessinateur : je l’ai hérité de mon père [son grand-père était aussi peintre]. Mais je m’interdis tout lyrisme excessif parce que je lutte en permanence contre mon tempérament. Lutter contre son tempérament est probablement l’aventure la plus passionnante d’une vie. »

Nizon : « Pour ma part, de tout ce que j’ai écrit, je n’ai publié que la moitié. Quand je n’étais pas absorbé par les femmes, j’étais absorbé par mon égotisme d’écrivain. J’ai vraiment eu deux obsessions dans la vie : les femmes et l’écriture. (…) Devenir écrivain, c’était un combat ! L’enjeu n’était pas seulement de faire ses armes, mais aussi de se défendre contre la concurrence. »

Ayant consacré sa thèse à Van Gogh, Paul Nizon, qui fut critique d’art à la Neue Zürcher Zeitung, déclare sans ambages : « Ma conviction profonde, c’est que Van Gogh [qui ne commença à dessiner qu’à l’âge de vingt-sept ans] n’avait aucun talent quand il a commencé à travailler l’art. il avait une volonté, une passion et une souffrance, mais pas de talent. Comme tous les grands artistes, je crois. Aucun grand artiste n’a de talent, la talent n’a rien à voir avec l’art. » 

S’insurgeant contre l’image de fou et de raté associée au peintre hollandais, Frédéric Pajak pointe au contraire sa grande culture – il connaissait comme personne les estampes japonaises.

Les idées fusent – sur l’Allemagne nazie, sur l’écriture d’un journal, sur les enfants de pasteurs -, la conversation se densifie, Pajak ouvre une autre bouteille de vin.

Et puis, dans ce volume précieux porté par le maïeuticien Amaury da Cunha, il y a cette pensée riche de Nizon : « Ce qui me plaît beaucoup chez les Français, c’est qu’ils partent de l’idée que la vie est plutôt triste et qu’il faut s’arranger avec cette tristesse et en tirer quelque chose de vivable. Les Allemands n’ont aucun rapport avec la vie : ils ne peuvent s’en approcher qu’à travers une idéologie. Quant aux Italiens, ils possèdent un talent pour la vie absolument génial ! Toute la culture italienne est, quelque part, géniale. Parce qu’elle est portée par le peuple. L’Italie, ce n’est pas l’élite, c’est le peuple, ce qui explique son incroyable créativité. En France, c’est plutôt l’élite… On oublier le peuple. »

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Frédérik Pajak/Paul Nizon, Pourquoi tu me regardes comme ça ? conversation menée par Amaury da Cunha, Les Editions Noir sur Blanc, 2021, 112 pages

Les Editions Noir sur Blanc

Paraît conjointement un nouveau volume consacré cette fois au trio Rimbaud, Lautréamont, Nouveau, comme une façon de fondre en seul volume les Pléiades Rimbaud-Nouveau (version historique) et Lautréamont (avec appareil critique conséquent).

Tous trois écrivaient en 1870, tous trois étaient des adolescents géniaux, qui marquèrent profondément le jeune lecteur Pajak, découvrant en un même feu d’enthousiasme et de nuit Paul Verlaine et Friedrich Nietzsche.

Frédéric Pajak y évoque son amour pour Marie, le décès par suicide en 1973 du dessinateur Bosc, « cinq ans après celui de son confrère Chaval », le bédéiste érotique italien Crepax, l’ami solaire Gerhardi qui lui fit découvrir Les Chants de Maldoror.

« Je voudrais être poète, mais les mots s’étranglent dans ma bouche, se désolent sur la feuille de papier ligné, à jamais blanche. Je ne sais pas m’exprimer. Quelque chose brûle en moi qui ne parvient pas à être formulé. La poésie, pourtant, me dévore les entrailles ; elle s’agite en moi, elle crie – crie, mais pas un mot ne sort. Je vois la vie par ses yeux, par son langage tour à tour trouble et lumineux, ravageur et consolant. »

Lyrique, vous avez dit lyrique ?

Le route comme appel, la guerre en cours (contre les Prussiens ou le capitalisme cent ans plus tard), l’amour, la rage de l’expression, le goût du lieu et de la formule, voilà ce qui lie indéfectiblement les écrivains présents dans cet ouvrage écrit-dessiné précis et vagabond.

Frédéric Pajak : « D’où vient ce besoin de me détruire et de détruire tout ce qui s’approche de moi ? Mon petit frère, aujourd’hui disparu, et ma sœur ne furent pas non plus exempts d’un tel ressentiment. Lorsque nous avons perdu notre père, notre existence fut inexorablement cassée, émietté. A l’annonce de son accident de voiture, un violent sentiment d’injustice nous submergea, et Dieu lui-même apparut ô combien arbitraire et vénéneux. Nous aimions les poètes de la malédiction : Gérard de Nerval, Charles Baudelaire, Antonin Artaud. La société nous rejetait autant que nous la rejetions. Nous étions viscéralement révoltés, et révoltés contre la vie elle-même. »

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Frédérik Pajak, J’irai dans les sentiers, Rimbaud, Lautréamont, Germain Nouveau, Les Editions Noir sur Blanc, 2021, 296 pages

Les dessins de Frédérik Pajak seront exposés du 28 octobre au 2 décembre 2021  à la Galerie Martine Grossieaux (Paris)

Galerie Martine Grossieaux

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