La suite, c’est l’infini, par Antonio Jiménez Saiz, photographe-écrivain

©Antonio Jiménez Saiz

« le martel dément (le martèlement) / / le martèlement le martèlement le martèlement »

Vous connaissez peut-être, sûrement, le nom et le travail du photographe Antonio Jiménez Saiz, dont je suis attentivement le travail depuis plusieurs années.

Avec son dernier opus, La procession des rythmes, certes encore parsemé d’images (le serpent du sacré, les sarcophages de la mélancolie, une trouble atmosphère de sacrifice et de salut), vous allez découvrir l’écrivain en lui, qui nous donne à lire des textes en prose rédigés entre 1983 et 1986, et dont le volume tant de poussière et moi si sourd (2020) offrait en quelque sorte un premier aperçu.

Antonio Jiménez Saiz est un écrivain de jaillissement spontané, dont le verbe n’est pas issu des académies, mais d’une rage d’expression intacte, directe, se gardant bien de respecter la bienséance des écritures de notables.

Avec le romantique Lord Byron, découvert chez André Maurois, l’artiste bruxellois né dans un village des hauteurs de l’Andalousie a trouvé un frère d’exil et d’épopées infinies.  

L’autodidacte achète des livres, les referme souvent vite, en achète moins, se concentre sur les quelques essentiels : souvent trop de mots, trop de glose, trop d’ego sans splendeur.

Pourquoi le Verbe si ce n’est pour partir en pèlerinage, aller rencontrer Dieu, en Grèce ou en Galice ?

Le style relève assez souvent de l’épître – les textes sont adressés, à l’autre, à lui -, la prose étant marquée par la logique parataxique et la succession des slashs.

©Antonio Jiménez Saiz

Avec Antonio Jiménez Saiz, c’est l’art de la touch, et même de la french touch, à la façon de Camille Saint-Saëns et de François Couperin (Leçons de ténèbres).

Mais il y a aussi dans La procession des rythmes de l’humour, presque beckettien, une joie dans l’enfer des jours, une manière d’amuser encore le visage de l’ange de Reims : « et j’apprends que Dubuffet est mort, tu le connais toi ce singe ? »     

On peut lire les phrases d’Antonio Jiménez Saiz en buvant un verre de sangre de toro tout en agitant la muleta des cils.

Passe 1 (je propose mes propres coupes) : « j’ai voyagé parmi les morts / des hématomes / des hommes déçus / des visionnaires / je ne sais plus qui me parle / de la lenteur des mots / de toi aussi. / je ne force rien / j’ai le pouvoir d’écoute, »

Passe 2 : « deux lettres ont fait de moi un homme idiot / c’est pas »

Passe 3 : « elle m’a mordu la main / elle m’a prise dans ses bras / des nœuds lacets / des équivoques / manières de dire / vivant, tout est vivant / son corps m’oppresse / ses doigts me pressent / l’envie de mordre. »

Ça pulse, ça jazze, ça se bat.

L’écrivain dévoile les contours de son propre tombeau pour être Lazare, ou la prison de sa psyché pour devenir Houdini.

Il y le sang qui cogne, la puissance de l’animal dans l’humain interrompant le ballet de la rêche quotidienneté menant à la folie.

©Antonio Jiménez Saiz

Les textes ont près de quarante ans, c’était hier, c’est demain.

Les résumer ou en faire le récit n’aurait pas de sens.

Il faut les lire comme des envois, des fragments de chants, d’une violence authentique.

« cette lettre est donc un deuil / je ne regarderai plus par la fenêtre / je ne parlerai plus du tout / je vous emmerde. / je ne regarderai plus les filles / d’ailleurs elles ne me verront plus jamais / je ne sors plus (fini la rigolade), / je fermerai ma porte une dernière fois / barricadé. »

La porte fermée a tourné sur ses gonds, le rire de l’univers est apparu, et, avec lui, ce dernier texte, très beau, résurrectionnel : « le ciel m’est gris / la terre m’est douce / gravi, je marche vers toi / les doigts, idiots, / plantés au fond des yeux / course, pour le temps, / rien n’est plus qu’une vague chaleur / la pitié désenterrée, désinfectée / des mânes d’Hector, le roi / sur la tuile, le persan lui / il pleut à ne savoir qu’en faire / des mots magiques, / des rats galèrent des pieds / je baise tes mains, je baise tes… / très tôt, le rite continuel « quitte » / commencera. // Le 17-01-1986 »

Antonio Jiménez Saiz, La procession des rythmes, autopublication, 2022 – 50 exemplaires numérotés et signés

Ouvrage disponible au Studio Baxton (Bruxelles) et au Comptoir du livre (Liège), notamment durant l’événement Les Fugueurs du livre, samedi 3 (de 12h à 18h) et dimanche 4 décembre (de 10h à 17h) 2022

https://www.grandcurtius.be/fr/actualites/agenda/les-fugueurs-du-livre-9e-salon-de-la-petite-edition

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