Henri Cartier-Bresson, une vie décisive

©Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

« Je pense que les photographies sont faites pour être prises et reproduites pour les masses, pas pour les collectionneurs. Cette possibilité de reproduction fait partie de la force comme de la valeur de la science de la photographie. » (Henri Cartier-Bresson, traduit de l’anglais par Jean-François Cornu, 1952)

Quel bonheur de revenir aux fondamentaux, aux classique toujours neufs.

Henri Cartier-Bresson (1908-2004) répugnait à la pratique, trop égotique pour lui, de l’interview. Pourtant, que de pépites, de fulgurances, de pensées profondes, dans Puis-je garder quelques secrets ? recueil rassemblant une quarantaine d’entretiens, écrits et radiophoniques, donnés dans leur intégralité, menés par l’auteur du célébrissime Images à la sauvette (Verve, 1952) tout au long de sa carrière, de 1951 à 2003.

Des entretiens non, mais l’art de la conversation à la française et de la pointe, oui.

Publié par Atelier EXB, dans sa collection de référence TXT, à l’occasion des vingt ans de la Fondation Henri Cartier-Bresson – créée avec son épouse Martine Franck et leur fille Mélanie -, cet ouvrage est à méditer, enseigner, transmettre aux aspirants photographes comme à leurs aînés oublieux, ou parfois dédaigneux.

Imprégné par la surréalisme et la notion de « hasard objectif » chère à André Breton, Henri Cartier-Bresson est au moins double, ce qui fait de son œil un inépuisable mystère : à la fois sensible aux synchronicités et à la géométrie comme force transcendante (notamment par la loi du nombre d’or), le photographe, cocréateur en 1947 avec Robert Capa, David Seymour, George Rodger, William Vandivert de l’agence Magnum Photos, est aussi reporter, soucieux d’inscrire un sujet dans l’Histoire et d’en rendre compte avec professionnalisme.

D’un côté donc la flèche du temps, de l’autre l’atemporalité des écho-incidences.

©Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Capa le dispendieux, le mondain, le brave, lui conseillait de ne pas trop faire montre de son attachement au surréalisme, à sa morale de la révolte et de l’amour fou irrigué par un éros primordial, pouvant peut-être faire reculer des commanditaires, mais Cartier-Bresson est un initié, voilà tout – notamment, du côté oriental, par le maître Râmana Mahârshi.  

Ayant suivi les cours d’André Lhote, Cartier-Bresson rêvait d’être peinte (Bonnard et Matisse le touchent au suprême), parce que le présent s’y dilate infiniment et qu’il est une autre façon de rencontrer le réel, notamment par l’attention et le silence. Il dessina jusqu’à la fin de ses jours, considérant au fond que son œuvre photographique était essentiellement derrière lui, arrêtée globalement en 1974. 

On connaît bien sûr sa fameuse formule venue du Cardinal de Retz de l’instant décisif, et de l’alignement du cœur, de l’esprit et de la vue, tel que par exemple on la lit dans un traité qu’il admirait, Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, d’Eugen Herrigel.

Ami des plus grands (René Crevel, André Pieyre de Mandiargues, Giacometti, Truman Capote, parlant de lui comme d’une « libellule inquiète », Tériade, Manuel Alvarez Bravo), collaborateur précieux mais gardant farouchement sa liberté, L’œil du siècle (Pierre Assouline), qui fut le deuxième assistant de Jean Renoir sur trois films majeurs, est parfois décrit comme un globe-trotter. Non, l’artiste à la curiosité insatiable ne papillonne pas, mais s’installe, quelques mois, quelques années, approfondissant sa relation aux pays et aux gens, en Afrique (entre miasmes de la colonisation féroce et agents pathogènes locaux, il tombe sérieusement malade et sera soigné par une guérisseuse), au Mexique, en Inde, en Chine, en URSS.

Utilise-t-il le flash ? C’est un acte de barbarie.

La photo abstraite ? C’est un académisme.

Comprendre la Chine ? Lisez « Un barbare en Asie », d’Henri Michaux.

La photographie la plus important ? La prochaine que je vais prendre.

Au commencement était le verbe ? Non, au commencement était la géométrie.

Libertaire ? Oui, ou plutôt anarchiste.

©Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Les aphorismes sont superbes : « Ce qui m’intéresse, c’est de surprendre les gens sur le vif, c’est de ne pas changer la réalité. Il ne faut pas troubler l’eau. Quand on pêche, on ne fouette pas l’eau pour essayer de prendre le poisson. » / « Le Leica est pour moi un carnet de dessin, un divan de psychanalyste, une mitraillette, un gros baiser bien chaud, un électro-aimant, une mémoire, un miroir de la mémoire. » / « Si vous avez un don, vous en êtes responsable. Ça se travaille. » / « En fait, pour aller vite, il faut aller très doucement. » / « La poésie est un rapport, pour finir, et, avec la peinture et l’amour, la seule chose importante. » / « Aujourd’hui le désastre porte un nom : la technoscience, cette course en avant des apprentis sorciers. Ça, ça me révolte. L’univers des « spécialistes » aussi. Et le soi-disant « fossé des générations ». Alors ça !… »

Faisant de la photographie comme on remplit un carnet de croquis, Cartier-Bresson déclare en 1966 : « Photographier pour moi, c’est chercher à comprendre la vie mystérieuse de tous les jours, à l’enregistrer, à tenir un journal. Cette joie de l’observation, ce privilège du photographe impliquent des responsabilités, une certaine dignité dans l’action. Photographier, je crois que c’est une façon de vivre… »

En 1968 : « Les photographes sont responsables de l’image qu’ils donnent du monde. »

En 1994 : « Je serai toujours un prisonnier évadé. »

Oui, c’est ce qu’on aime.  

Je termine par cette révélation à propos de l’Inde et de l’influence de l’Orient sur son cheminement intime et intellectuel, à ne confier qu’à vos amis les plus chers, et les plus sûrs : « Pour moi, il y avait deux pôles : le pôle politique, c’était Gandhi ; le pôle spirituel, c’était Sri Ramana Maharshi. J’étais à trois ou quatre kilomètres de son ashram, et tout à coup, à neuf heures du soir, une énorme boule de feu traverse lentement tout le ciel et tombe au pied de l’ashram. Je saute de mon vélo et aussitôt, stop, cette boule de feu a marqué l’instant où il est mort. Il ne reviendra plus. »

Il ne reviendra plus, il est là, ils sont là. 

Henri Cartier-Bresson, Puis-je garder quelque secret ? avant-propos de Clément Chéroux, préface d’Agnès Sire, directrice de collection Agnès Sire, conception graphique Xavier Barral, édition Jordan Alves avec la complicité d’Aude Raimbault et Léa Thouin, graphisme original de couverture Line Martin-Célo et Clémence Michon, fabrication Charlotte Debiolles, François Santerre, Atelier EXB, 2023, 304 pages

https://exb.fr/fr/home/621-puis-je-garder-quelques-secrets-.html

https://www.henricartierbresson.org/

Un commentaire Ajoutez le vôtre

Laisser un commentaire