Du thym dans les cheveux, Maria Casarès – Albert Camus, une correspondance amoureuse

 

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« Je suis si heureux, Maria. Est-ce que cela est possible ? Ce qui tremble en moi, c’est une sorte de joie folle. » (juin 1944)

Chers amis, l’hiver sera bouleversant, passionnant, brûlant, et c’est Gallimard-Héphaïstos qui mène la danse.

« Il n’y a qu’une clairvoyance, celle qui veut obtenir le bonheur. » (juin 1944)

Paraissent simultanément en collection Blanche plusieurs correspondances amoureuses majeures, les lettres de Philippe Sollers à Dominique Rolin (article à venir), de Paul Claudel à Ysé (article à venir), de François-René de Chateaubriand à l’amante Delphine de Custine et l’amie Claire de Duras (article à venir), enfin, essentielles, incandescentes, d’une confiance absolue envers leur couple somptueux, les 865 lettres d’Albert Camus et de Maria Casarès, datées de quelques mois après leur rencontre chez Michel et Zette Leiris (le 19 mars 1944) au 30 décembre 1959, cinq jours avant la mort de l’écrivain au volant de sa voiture, dans le coffre duquel se trouvait l’ébauche du Premier Homme.

« Je n’attache d’importance à rien de ce qui n’est pas la création, ou l’homme, ou l’amour. » (21 juillet 1944)

Il a trente ans, elle en a vingt-et-un. Elle est une jeune comédienne brillante, et la fille d’un ancien ministre républicain espagnol exilé en France en 1936, il est l’auteur de la pièce de théâtre Révolte dans les Asturies (1936) et de L’Etranger (1942).

Albert Camus est alors marié en secondes noces, mais sa femme Francine Faure est repartie vivre à Oran durant la guerre, alors qu’il est engagé dans la Résistance.

Quand elle rentre en France en octobre 1944, Albert Camus et Maria Casarès rompent.

Le 6 juin 1948, ils se revoient par hasard sur le boulevard Saint-Germain, la passion l’emporte.

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1304 pages, ce pourrait être un mausolée, mais c’est tout le contraire, une source de jouvence.

Maria est une voix, un visage, un corps, un fleuve de mots, la beauté même.

Les amants doivent se séparer souvent (les tournées de Maria, les voyages professionnels d’Albert, et les séjours loin de Paris pour soigner sa tuberculose), ils en souffrent. C’est une douleur merveilleuse et insupportable.

Le 17 juillet 1944 : « Et avec ça je suis jaloux, et aussi stupidement qu’on peut l’être. Je lis tes lettres et chaque nom d’homme me sèche la bouche. Car tu ne sors qu’avec des hommes. Et cela sans doute est normal. C’est toi, ton métier, ta vie. Mais je n’ai que faire d’un amour normal quand moi, je suis tout entier porté vers la violence et les cris. »

L’angoisse sèche étreint le cœur, Albert Camus étouffe, tremble, lutte pour s’exprimer, perd espoir.

La première lettre de Maria Casarès que nous pouvons lire est datée du vendredi 6 août 1948 : « Enfin, c’est venu ! Oh, mon chéri, il a fallu que j’éprouve la joie, d’abord sourde, puis grandissante et enfin immense que j’ai eue en recevant tes deux lettres ensemble, pour pouvoir mesurer l’état de dépression, de vide et presque d’angoisse dans lequel je me trouvais ces derniers jours. »

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Le désir qu’exprime la grande actrice est direct, superbe, moderne : « J’ai besoin de ton corps long, de tes bras souples, de ton beau visage, de ton regard clair qui me bouleverse, de ta voix, de ton sourire, de ton nez, de tes mains, de tout. »

C’est dans le regard de l’autre que l’amoureux, en attente d’exister, reprend vie.

L’amour, fil tendu entre la délicatesse et la fureur.

Maria : « Mon amour, j’ai beaucoup réfléchi et je suis arrivée à la conclusion que les événements que nous croyions contraires ne sont destinés qu’à nous aider à comprendre le véritable sens de la vie et, dans ce cas, à nous rapprocher plus étroitement l’un de l’autre. J’étais trop jeune lorsque je t’ai connu pour saisir véritablement tout ce que « nous » représentions et il a peut-être fallu que j’aille ailleurs me buter à la vie pour revenir avec une soif intarissable vers toi, mon sens. » (août 1948)

La suite de cette lettre m’émeut aux larmes : « Maintenant, me voilà entière, à toi. Prends-moi contre toi et ne me quitte jamais plus. Je saurai comprendre tes tentations, s’il t’en vient et je saurai aussi te faire part des miennes pour pouvoir puiser en toi la force qui doit me les faire vaincre. Lorsque j’y pense, lorsque j’essaie d’imaginer notre avenir, j’étouffe presque de bonheur et une immense crainte me serre le cœur, ne pouvant croire à tant de joie dans ce monde. »

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Un peu d’humour maintenant. La grande Nancy Cunnard dans les yeux de la beauté mauresque, amie de corps occasionnelle de Gérard Philipe ? « Vieille anglaise fripée, longue comme un jour sans pain, maigre à faire pleurer, fardée en dépit de tout bon sens, et habillée en « feuille morte » d’un rideau qu’elle a trouvé quelque part dans un magasin d’antiquités, coiffée, par des journées de fort vent et de pluie, d’une capeline à immense bord en fine paille, les bras couverts de bracelets. » (août 1948)

Camus-Bogart sourit.

Les Pâturages du ciel ? « Malgré ses répétitions, Steindbeck m’a « eue par la bande », comme d’habitude ; je succombe toujours à cette immense tendresse que dégagent ses pages, et lorsque je suis prise, je ne peux plus le juger et je ne fais que me laisser aller à une émotion qui ne finit qu’avec la dernière ligne. »

L’écriture pallie l’absence, souligne la paralysie, même s’il y a les bons amis, Jean Grenier, René Char, Louis Guilloux.

Chacun attend de l’autre une relance, cherche à brunir pour l’autre, dans l’attente de l’issue des retrouvailles.

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Maria (Noël 1948) : « J’ai trouvé le Merveilleux et l’on ne me donne que par autorisation et à heure fixe ! Je te veux partout, en tout et tout entier et je te voudrai toujours. Oui, toujours, et qu’on ne me parle pas de « si… » ou de « peut-être… » ou de « pourvu que… ». Je te veux, je le sais, c’est un besoin et je mettrai tout mon cœur, toute mon âme, toute ma volonté et toute ma cruauté même, s’il le faut à t’avoir. »

Les journées sont superbes, et, même sous la pluie battante, chacun bout de son côté.

Maria (14 juillet 1949) : « Je me sens de plus animal et pas tout à fait domestiquée. Physiquement, l’habitude de rester presque toute la journée nue, le soleil dans la peau, la paresse, des désirs refoulés et la position allongée, m’ont apporté une liberté, une tranquillité, une sûreté de mouvements qui n’ont de pareilles que celles des fauves. »

Chacun s’excuse d’écrire des lettres « idiotes », alors que toutes sont admirables.

Ce qui est vrai en 1949 l’est encore en 1954 ou 1959. Le temps passe, rien ne passe, tout palpite avec la même intensité.

L’amour-passion est un tourment, une paix inouïe, une révolte, et des torrents de larmes délectables réclamant leur dû de chair, car le lyrisme veut tout.

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Les angoisses de chacun arrivent par salves, parfois accompagnées de méchancetés (Maria), suivies d’excuses.

L’hypersensibilité devient une emprise, et le besoin d’absolu une tyrannie, que Camus accepte par amour.

Maladie d’amour, guérison d’amour, folie d’amour. Doutes, désordres, rage, détresse.

Le cœur déborde, devient acide, se calme, crie.

Chacun travaille sans relâche, le loisir manque, l’esprit est obnubilé.

Maria, le 2 décembre 1959 : « Au revoir, mon cher amour. Travaille bien et même si le ciel est sombre pense que la voûte parisienne est toujours plus sinistre. Bien sûr, tu es loin ; mais travaille d’abord. L’amour peut attendre, de toutes manières il est toujours insatiable. C’est la vie même. Et le travail, lui, il faut le faire pendant la vie. »

Après les cycles de livres consacrés à l’absurde et à la révolte, Albert Camus en prévoyait un autre dont l’amour serait le thème, mais la mort l’a fauché à 46 ans.

Santé, force, démesure, brûlure, ruissellement de joie dans le chaos.

Il nous reste de la construction de ce temple vibrant une correspondance merveilleuse.

Maria : « Mon chéri, mon amour, que me feras-tu faire ! Si tu savais la confiance, la vérité, la droiture et le courage que tu mets en moi ! Mon Dieu, toute ma vie me sera si courte pour bien t’aimer ! »

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Albert Camus – Maria Casarès, Correspondance 1944-1959, avant-propos rédigé par Catherine Camus, Gallimard, 2017, 1304 pages

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