Lecture d’Erri De Luca, par Henri Godard, critique

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« Je contraindrai la vie à être dans les livres, d’abord la mienne, de force, puis les autres sur invitation. »

Considérant l’effondrement actuel de la critique littéraire, Henri Godard, éminent spécialiste de Louis-Ferdinand Céline, André Malraux, Louis Guilloux, Raymond Queneau et Jean Giono, a décidé de lire l’écrivain italien Erri De Luca en intégralité, et de tenter de comprendre l’une des plus grandes œuvres littéraires contemporaines.

Son livre, qui paraît dans la belle et distinguée collection Arcades chez Gallimard, s’intitule Erri De Luca, Entre Naples et la Bible.

Puisant dans le matériau biographique de quoi permettre d’approcher l’œuvre, Henri Godard ne joue pas Sainte-Beuve contre Proust, mais parie, pour révéler toute la force de la poétique d’Erri De Luca, et sur Sainte-Beuve (la vie de l’auteur comme clé interprétative), et sur Proust (la question de la mémoire, du temps retrouvé, du détail-monde).

« J’écris ce que j’ai oublié. […] L’écriture vient et c’est comme une seconde rencontre avec les êtres ; une deuxième fois concentrée dans le temps, focalisée avec les émotions et donc plus intense. »

Les courts ouvrages d’Erri De Luca (une trentaine de volumes) touchent généralement le lecteur – complicité des amateurs, de tous horizons – par l’art de leur composition, leur force de concision/condensation, leur ton de vérité, directe, sans afféterie, leur observation précise des mécanismes du corps, leur façon d’assumer une solitude de fond et de chercher, par l’engagement politique et la solidarité d’avec les êtres blessés, à créer, dans le vacillement et la croyance en un ensemble de valeurs partagées, une communauté de valeureux, possible, impossible.

Alpiniste passionné, l’écrivain transalpin possède un art très fin de la prise : trouver le mot juste, ne pas développer, avancer dans l’attention de chaque phrase, ce qui donne la plupart du temps envie, une fois le livre fermé, de le relire immédiatement. L’émotion n’a pas bougé, elle est encore là, intacte, dans les silences et les chemins de pensée.

L’œuvre de De Luca, qui se compose d’une dizaine de romans brefs, de deux recueils de poèmes, mais aussi de chroniques diverses et d’une dizaine d’ouvrages de commentaires de la Bible (l’écrivain connaît l’hébreu et traduit chaque jour quelque passage des écritures saintes), possède un ton unique et une unité remarquable : « un jeu avec l’autobiographie, la discontinuité, le souci d’aller aussi loin que possible dans la concision. » Et Henri Godard de prolonger : « C’est une prose à la Tacite qui cherche à dire le sens sans rien en perdre, mais avec le moins de mots possibles. »

Les textes sont en outre écrits à la première personne, et se rapportent « à une seule et même vie » : l’enfance napolitaine (la famille, la gêne financière, les premiers éveils sensuels sur l’île d’Ischia, la langue napolitaine), Rome (les engagements révolutionnaires au début des années 1970 dans les rangs de Lotta continua), la vie d’ouvrier (vingt-six ans à exercer des travaux manuels dans l’industrie du bâtiment), les combats plus récents, en Bosnie par exemple, ou contre la ligne ferroviaire à grande vitesse Lyon-Turin.

« J’écris des livres d’environ une centaine de pages. […] Dans ce qu’un homme a à transmettre se trouve une mesure qui peut tenir largement dans ce format. Il ne faut pas demander trop de papier à l’éditeur ni trop d’attention à celui qui paie le prix de la couverture. Si en revanche ces pages que j’ai écrites ne semblent pas suffisantes, je prends cela pour un compliment. »

Il y a chez De Luca, qui se déclare athée, une droiture morale menant à une forme de sagesse et une tension permanente d’avec le religieux pensé comme espace d’unité et d’élaboration du sens.

Qu’il s’agisse de Montedidio (2001), Le poids du papillon (2009), Le tort du soldat (2012), Histoire d’Irène (2013), La nature exposée (2016), pour ne citer que quelques titres, toute l’œuvre de De Luca se construit dans la conscience que le sujet, individu intrinsèquement solitaire, se doit aussi d’être « le contraire de un », titre de ce qui est certainement son plus beau livre, publié en 2003.

Venu de Naples, De Luca est loin de confondre les verbes provenir et appartenir, parlant l’italien, comprenant l’hébreu, entretenant une relation ambiguë avec sa ville natale, la rejetant et la célébrant à la fois, notamment dans sa substance grecque.

 « L’italien est une langue sans salive, le napolitain au contraire garde un crachat dans la bouche qui fait bien tenir les mots entre eux. »

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C’est par les sens que l’écrivain découvre le monde, intellect compris. Parlent en lui un corps de maçon, un corps d’alpiniste, un corps de révolutionnaire fuyant devant une charge de police.

L’expérience est donc première, intensément vécue, ensuite décrite : « Les lèvres d’une femme m’émeuvent quand elles s’approchent, nues, pour un baiser, elles se déshabillent entièrement, du haut des mots jusqu’en bas. […] Aujourd’hui encore, je sais qu’ils sont le plus haut sommet qu’atteignent le corps. De là-haut, du point culminant des baisers, on peut descendre ensuite dans les gestes convulsifs de l’amour. »

Henri Godard indique avec justesse que chez l’auteur de Sur la trace de Nives l’odorat est prépondérant, jusque l’insupportable : « Il appartenait, écrit De Luca d’un Juif rescapé des camps, à cette humanité exterminée au gaz Zyklon B, dont l’odeur a empoisonné notre siècle, et que personne ne connaît. »

Les formules sont définitives, interrogatives, stupéfiantes de beauté.

Ceci, à propos de musulmans en prière : « Elles sont belles les plantes des pieds déchaussés qui prient / leur voix est le bruit des abeilles qui remercient les fleurs. »

Il y a ainsi chez De Luca une haute idée de la fraternité, qui est un summum de civilisation, et qui sauve quand tout prône la division et le calcul.

On peut alors comprendre avec Henri Godard son attachement à la figure juive comme la persistance d’un lien de fraternité immédiate à travers le temps, en acceptant d’en être bouleversé.

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Henri Godard, Erri De Luca, Entre Naples et la Bible, Arcades Gallimard, 2018, 192 pages

Site Gallimard

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Se procurer Erri De Luca, Entre Naples et la Bible

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