Nouveau, vers l’illumination, par Nicolas Comment, auteur compositeur photographe (1)

Fenêtre

Extrait de Nouveau, Médiapop / Kwaidan / Idol, 2021 © Nicolas Comment

Afin d’accompagner la sortie le 15 janvier 2021 aux éditions Mediapop de son album concept, Nouveau, dédié au poète Germain Nouveau (1851-1920), j’ai proposé à Nicolas Comment, son auteur, le principe d’un entretien en trois fois, accompagné de photographies et de clips.

Joie de présenter ce compagnon de Rimbaud, son double peut-être.

Joie d’aller avec Nouveau vers le dépouillement.

Joie de retrouver avec lui la sensation mystique de l’existence.

Joie de réentendre les surréalistes s’enchanter de leur prédécesseur.

Joie d’écouter et de lire Nicolas Comment, un autre poète, en textes, images et musiques, ressuscitant un lointain parent inconnu, dans la généalogie secrète du lyrisme français.

Joie d’imaginer Nouveau en Jedi aux yeux anormalement bleus souriant de l’hommage que lui offre, cent ans après sa mort, un autre baladin.

Nouveau est un album concept. Comment entendez-vous cette expression ?

On parle souvent d’« album-concept » dans la presse musicale, souvent assez faussement. Là, il s’agit vraiment d’un album-concept puisqu’il s’agit d’un « portrait »… En fait d’un double portrait. C’est un portrait de Germain Nouveau, mais – en creux – c’est aussi un portrait de Rimbaud. Ils sont faits de la même cire, issus du même moule : Nouveau est comme un « négatif » de Rimbaud. On développe, on croit tirer une épreuve, sur albumine, représentant un vieux « hobo » de la poésie française, mais c’est le « visage parfaitement ovale d’ange en exil » qui apparaît… On croit faire le portrait du « mendiant étincelant » (André Breton), mais c’est le « corps du Roi » qui flotte tout à coup dans le bain du révélateur… Je l’ai remarqué en  éditant les photographies que j’ai faites sur les traces de Nouveau dans le Sud : elles étaient toutes marquées d’une teinte dorée, éclairées par un filet d’or… La lumière méditerranéenne ? Pas seulement, peut-être un peu de l’or du temps également… Cette magie photographique est une des raisons pour lesquelles j’ai réalisé cet album. Les images m’ont donné le « la »… La magie et l’image se composent des mêmes lettres : « alchimie du verbe » ?

Ane

Extrait de Nouveau, Médiapop / Kwaidan / Idol, 2021 © Nicolas Comment

La rencontre de Germain Nouveau s’est-elle opérée chez vous par l’intermédiaire d’Arthur Rimbaud et de Paul Verlaine, ou de Lautréamont, Gallimard ayant pendant longtemps associé leurs deux noms dans une édition Pléiade ayant fait date ?

J’essaie de lire, peu ou prou, tout ce qui paraît sur Rimbaud. Et, généralement, ce sont toujours les mêmes livres… L’autre Rimbaud, par exemple – un ouvrage tout récemment paru à propos du frère d’Arthur, Frédéric – c’est un succédané du Rimbaud le fils de Pierre Michon… J’aime bien, mais je n’apprends rien.  C’est la même vision du personnage, la même campagne… Germain Nouveau, lui, offre un éclairage neuf sur Arthur Rimbaud. La vision d’un témoin, capital. Cette découverte s’est pour moi effectuée grâce à la biographie monumentale de Jean-Jacques Lefrère sur Rimbaud (2001), et d’autre part via une thèse d’un jeune chercheur, Eddie Breuil : Du Nouveau chez Rimbaud (2014). Ensuite, à travers les recherches de Jacques Lovici (cité par Breuil), je me suis rendu compte que les surréalistes avaient élu (avec l’intuition qui a toujours été la leur) Germain Nouveau comme un « maître », au même titre que Lautréamont ou Jacques Vaché. C’est d’ailleurs, peut-être, la raison pour laquelle Gallimard « mixa » une Pléiade en réunissant artificiellement Lautréamont et Nouveau, dans le même volume ? Mais le fait est que les possesseurs de ladite Pléiade se sont seulement rués sur le lyrisme noir de Lautréamont en oubliant complétement la seconde partie. Nouveau est trop doux, trop subtil, trop fou, trop mystique, trop pauvre aussi, pour être approché facilement, par des adolescents. Bizarrement, c’est quand je suis devenu père, que j’ai commencé à comprendre sa poésie. C’est parce que je m’étais éloigné tout à coup de ma trajectoire égotiste, égoïste, que j’ai eu envie de chanter certains de ses poèmes. Et de réaliser une sorte d‘évocation libre (son et images) sur son œuvre parfaitement oubliée et délibérément occultée par ses soins…

Ange dechu 36x24cm

Extrait de Nouveau, Médiapop / Kwaidan / Idol, 2021 © Nicolas Comment

Vous avez bénéficié pour votre projet d’album du soutien de la Fondation des Treilles, située dans le Haut Var à Tourtour. Nouveau est à la fois associé au Nord (Arras, Bruxelles…) et au Sud (Pourrières, Aix…). Quels sont ses lieux fondateurs, pour lui qui fut un grand errant ?

Tout commence et tout finit à Pourrières, son village natal. À partir de ce point, Nouveau à fait le tour du monde méditerranéen (de Rome au Caire, en passant par Le Liban, l’Espagne etc.). Car c’est un poète du Sud. Il a voyagé partout, toujours à pied, comme Rimbaud. Mais la première partie de sa vie, vous avez raison, c’est aussi le Nord, c’est Paris, ce sont les salons de Nina de Villars, les cafés, les grands boulevards, c’est Bruxelles, c’est Londres avec Rimbaud, c’est Arras aux côtés, cette fois, de Verlaine… Tout part et tout revient au point de sa naissance et de sa mort, Pourrières, ce petit village perché au pied de la montagne Sainte Victoire… Je l’évoque dans la chanson Excelsior ! : « C’était au bout des cartes / Là où les routes s’arrêtent /Un village sur la crête »… Où je me suis rendu souvent grâce à la Fondation des Treilles, située à environ 70 km. « Le banc de pierre chaud comme un pain dans le four » dont parle Nouveau dans son poème Pourrières, je m’y suis nonchalamment assis… Et c’est vrai que c’est brûlant – non pas brulant – mais réellement chaud ! Un chat aux yeux anormalement bleus me mena alors jusqu’à sa petite maison, dite La Tour Gombert. Devant sa porte il y avait un gros insecte qui bourdonnait, très fort. C’était comme le son que font les sabres lasers dans la Guerre des Étoiles, j’ai alors compris que j’étais bien devant la porte d’un ancien Jedi ! (rires)

La Tour Gombert

La Tour Gombert, extrait de Nouveau, Médiapop / Kwaidan / Idol, 2021 © Nicolas Comment

André Breton écrivait en 1923 dans une lettre: « J’ai pour le grand poète des Valentines l’admiration la plus profonde. Le silence fait aujourd’hui sur son œuvre m’apparaît comme l’injustice la plus inconcevable, mais Germain Nouveau et son immense désinvolture ne seront jamais argument d’histoire littéraire. Germain Nouveau, et c’est même je crois, le sens de toute son attitude, se moquait bien de se voir attribuer telle ou telle chose à qui que ce soit, et à soi-même. » Que pensez-vous de cette citation ? Avez-vous voulu réparer une injustice ?

Breton a dit aussi qu’un des grands regrets de sa vie est ne pas être aller embrasser Germain Nouveau, à Pourrières. Nouveau ayant vécu jusqu’en 1920,  Breton aurait tout à fait pu le rencontrer, s’il avait su où il se trouvait. Mais Nouveau se cachait, il s’était… absenté. Germain savait beaucoup de choses sur Rimbaud, sur la genèse des Illuminations auxquelles il a certainement contribué, ne serait-ce qu’en qualité de copiste, et de « petit copain »,  à Londres, en 1874.  Il avait tant de choses à raconter à Breton… Mais je pense qu’il se serait, évidemment, tu…  On touche là, au Secret. C’est aussi pourquoi j’ai placé « Dévotion » (un poème extrait des Illuminations), à la fin du disque, comme un point d’interrogation.

voir le clip Dévotion

Eddie Breuil dans son essai intitulé Du Nouveau chez Rimbaud (2014) est presque certain que ce texte (dont le manuscrit est perdu) n’est pas de Rimbaud, mais qu’il serait de Nouveau. Pour ma part, je ne tranche pas… Breuil prouve par contre factuellement que Rimbaud n’a jamais revendiqué être l’auteur des Illuminations, que tout s’est fait dans son dos, alors qu’il était déjà loin, à Aden, au Harar, et qu’il ne voulait même plus entendre parler de son passé de littérateur… Il ne s’agit donc pas de « réparer une injustice » envers Nouveau. Car c’est plutôt Rimbaud, la victime… La seule injustice, finalement, c’est qu’on fasse paraître des livres sans accord de l’auteur… Et je pense que Nouveau aurait été assez fâché qu’on lui attribue une part de l’écriture des Illuminations. Il a passé la seconde partie de sa vie à pourchasser d’anciens amis qui publiaient, en douce, ses poèmes (Léonce de Larmandie, notamment) !  Dans À. J-. A. R.*, (* à Jean-Arthur Rimbaud) un poème à charge, qu’il adresse directement à Rimbaud après avoir reçu la première édition de ses Œuvres complètes (Mercure de France, 1898) de la part d’Ernest Delahaye, le grand ami carolomacérien de Rimbaud (resté proche jusqu’au bout de Germain) – Nouveau s’exprime assez clairement à ce sujet (c.f. Painted plates) : « Tout vos jolis brillants ne valent pas leur boîte, / Ni votre imagerie un peintre d’ornements. » C’est sans appel !  Mais il y exprime également sa part de responsabilité : « Vous qui coiffez les gens, vous voilà bien coiffé. / Je n’aurai qu’un petit [peu] le bonnet étoffé. » Étonnant, non ?

Voir le clip A J.-A.R.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Nouveau, par Nicolas Comment & Éric Elvis Simonet, LIVRE-DISQUE, préface de Yannick Haenel intermèdes de Laurent Levesque ℗ Mediapop Records (physique) – Kwaidan / Idol (digital), 2021

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Sortie le 15 janvier 2021

Nicolas Comment & Éric Elvis Simonet, © Linda Tuloup spet. 2020

Nicolas Comment & Éric Elvis Simonet, © Linda Tuloup spet. 2020

Mediapop Editions – Nicolas Comment

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