Trente ans de points d’hérésie, par la revue Lignes, et la littérature comme cri par Véronique Bergen

Lorenzetti-Ambrogio

La Revue Lignes a trente ans, je n’ai rien vu venir, tant mieux.

Son dernier numéro est un hommage à une entreprise qui n’eut pas beaucoup d’autres exemples dans le paysage intellectuel français.

Participant au « renouveau de la pensée critique » après le grand hiver de la décennie 1976-1985 (se reporter en fin de volume à l’article de Lambert Clet), le work in progress Lignes est construit comme un espace ouvert où la pensée de l’école de Francfort (questionner la fabrique mondiale des représentations à l’époque du capitalisme totalitaire) rencontre la lucidité de Guy Debord, mais aussi l’intelligence vive de Georges Bataille, Antonin Artaud, Sade, Pier Paolo Pasolini, Philippe Lacoue-Labarthe, Daniel Bensaïd et Jacques Derrida, soit l’irréductible de singularités portées par un langage à nul autre pareil.

« Lignes représente un espace où est maintenue l’idée que la logique argumentative bute sur les corps, ne les traversant jamais intégralement. »

N’ayant pas fait totalement le deuil d’une révolution à venir, tout en ne cessant de rappeler les drames majeurs du XXème siècle, Lignes tente de retourner la mélancolie du temps en interrogeant avec la puissance ogresque des corps indociles la notion de communauté.

« Lignes demeure le lieu nécessaire où l’on pense conjointement la violence de la domination que perpétuent la démocratie formelle d’une part, et la violence qu’il est légitime ou opportun d’opposer à cette domination d’autre part. »

Attentive à la littérature comme lieu d’expérimentation et de transgression (lire en ligne la thèse d’Adrian May menée sous la direction de Martin Crowley, Twenty-Five Years of Politics, Philosophy, Art and Literature), la revue de Michel Surya puise sa considérable force d’impact dans le nouage entre l’élaboration critique et l’inconnu du poème.

Accompagnant l’émergence de nouvelles maisons d’édition (La fabrique, Agone, Les Prairies ordinaires, Amsterdam, Raisons d’agir)  à l’écoute des turbulences sociales de l’époque, la revue Lignes a  elle aussi tenté l’aventure éditoriale en lançant une collection éponyme, publiant aussi bien des auteurs « historiques » (Michel Foucault, Jean Baudrillard, Félix Guattari) que des contemporains (Frédéric Neyrat, Ivan Segré, Alain Badiou, Geneviève Fraisse, Jean-Paul Curnier, Bernard Noël, Toni Negri).

Invalidant la thèse d’une pensée française exsangue après les années 1970  (la défaite d’un Alain Finkielkraut, par exemple), Lignes porte le fer contre les replis réactionnaires, le retour du nationalisme armé, la stigmatisation des immigrés, tentant de redéfinir ainsi un espace d’élaboration pour une gauche informée, combattive, émancipatrice, postulant le merveilleux d’une humanité sans condition.

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Extraits de quelques contributions :

« Il y a chaque fois une chose, un son, une voix » (Jean-Luc Nancy)

« Sans établir une analogie iconique entre la Renaissance européenne et la situation actuelle du monde musulman, si l’on veut bien se détacher un moment de l’emprise catastrophiste et faire un détour, la face cachée du monde musulman présent est bien celle d’une renaissance au XXe siècle, qui affecte tous les domaines de la civilisation » (Fehti Benslama)

« Travailler aux travers » (Georges Didi-Huberman)

« Oui, l’hospitalité, c’est bien le thème de notre temps, le problème central, pivotal, aurait dit Charles Fourier, pour qui l’Unité universelle ainsi que la Paix universelle, son corollaire, n’allaient pas sans une hospitalité universelle permettant à chacun, sur toute l’étendue du globe, d’être partout accueilli, ou mieux, de se trouver chez soi » (René Schérer)

« J’aurai passé ma vie à tenter de sauver les apparences, à me conformer à la morale commune, à chercher à la fois à ressembler à tout le monde et à rassembler tout mon petit monde autour de ma personne bien moins solaire, comme on le dit, que solitaire, comme on l’ignore » (Paul Audi)

« Si l’acte de séparation est ontologique, reste à peupler la faille qui s’est ouverte avec des fictions justes. Déserter devient alors le moment de fiction où personne apparaît » (Frédéric Neyrat)

« mon ami Saint Just » (Sophie Wahnich)

« Sauter à pieds joints du rêve de révolution à la révolution intérieure, collective, non anthropocentrique, animale, environnementale, écosystémique, intime, extime, politique, poétique » (Véronique Bergen)

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« Il s’agirait d’accomplir cette conversion utopique du regard qui permet de percevoir la pluralité disséminée des actuels mouvements d’émancipation » (Christian Ferrié)

« Le cortège de tête est la conséquence de ce mélange involontaire et inconscient pour lui-même des existences qui ne savent plus où aller, ou plutôt qui ne peuvent qu’être là où on reste non identifié » (Mathilde Girard)

« Tikkun : c’est par la matérialité des lettres que survient l’esprit de la mystique, comme c’est par la matérialité de la voix que survient la langue des Iyau de Nouvelle-Guinée » (Ivan Segré)

« La dignité des lignes. Politique des météores donc : eux qui sentent le souffle du plaisir et de la justice, ce souffle qui les réduira en cendres ou bien les embrasera, autrement, ailleurs, des corps merveilleux, insoumis, incandescents » (Boyan Manchev)

Deux sujets pour étudiants d’IEP, au choix  : « Qu’est-ce que le nietzschéisme de gauche en politique ? », « Ne faut-il pas qu’il y ait une gauche pour qu’il y ait une extrême-gauche ? »

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Revue Lignes, Ici et Maintenant, 1987-2017, octobre 2017, numéro 54, 238 pages

Revue Lignes – Editions Lignes

Le crâne bourré de « tessons de dynasties franques », une vieille femme s’insurge, dans un monologue de plus d’une centaine de pages inventé par l’incandescente Véronique Bergen (Jamais, éditions Tinbad), contre les atteintes de toutes sortes portées à son intégrité physique et mentale, par les supposés bienveillants de la normopathie sociale, par sa fille, par son corps lui-même dans ses moments de traîtrise.

« Quand on a connu la crème des barbituriques, s’enduire de bergamote, de camomille, vous rigolez ! J’ai été élevée dans un verger brabançon irradié bombe atomique, c’est pourquoi ma mémoire présente tant de vergetures et de lombrics qui la rongent. »

Dans une langue acide, folle, ensorcelée, l’imprécatrice âgée tente de tenir debout quand se pressent autour d’elle les signes de la mort et la cohorte de ses subalternes.

En forme d’anamnèse délirante et très lucide, Madame rejette de toutes ses faibles forces gigantesques ce qui tend à la diminuer.

« Mes jambes ne me soutiennent plus, mes phrases restent en suspens sur le bord de mes lèvres, c’est pas grave. L’hémisphère gauche de mon cerveau se couche sur le droit, mes dernières dents se font la malle, c’est pas grave. »

Madame entend des voix, c’est un corps à l’horizontale, un radeau, une junkie à la dérive.

Ne pas perdre vie est une activité à plein temps quand il fait déjà si froid.

Ne pas manquer de vigilance quand tout est menace.

La famille ? Des meurtriers, et qu’on apporte l’insecticide.

« L’odeur du purin, les caquètements de la basse-cour excitaient mon père… »

Madame a probablement promené son cul sur les remparts de Varsovie, ou Namur, ayant livré ses seins « à des plaisirs non lactophiles », c’est sa gloire, son horizon, sa rage, son rêve peut-être.

« Simplement, débrouillez-vous pour que la bruyère ne bruisse plus dans ma bruine. Merci. »

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Véronique Bergen, Jamais, éditions Tinbad, 2017, 126 pages

Editions Tinbad

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