Eclats de vie tremblante en photographie, par Marie Sordat, commissaire d’exposition

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© Stéphane Charpentier

Tenter une histoire de « la photographie qui tremble » depuis les années 1950 est un projet inédit, passionnant, follement ambitieux, mené par la photographe et commissaire d’exposition Marie Sordat.

Exposition prévue du 22 février au 22 avril 2018 au Musée du Botanique à Bruxelles, rassemblant trente photographes de nationalités différentes et de lignes esthétiques à la fois concordantes et diverses, Eyes Wild Open est conçue comme un voyage à travers soixante-dix ans d’un art répondant par la précarité et l’inventivité formelle de ses dispositifs à l’ère de l’apocalypse ayant commencé à Fort Alamo (Etats-Unis) avec la création des trois premières bombes atomiques de l’histoire de l’humanité (projet Manhattan), appelées, le langage lui-même étant devenu assassin, Gadget (testée dans le désert du Nouveau-Mexique), Little Boy (larguée sur Hiroshima) et Fat Man (sur Nagasaki).

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© Alisa Resnik

Aux menaces génétique et informatique venant s’ajouter au péril nucléaire, la photographie répond effroi, délicatesse, humaine condition, jeu avec les apparences, nature indomptée, animalité, sexualité indocile, sacrifice, mélancolie, effacement, provocations de toutes sortes, solitude, extases quotidiennes.

Tout est foutu, fors le désir de faire l’amour, maladroitement, stupidement, intensément, à la vie elle-même, et de retrouver profondément la fragilité qui nous lie.

Le principe est celui de l’ivresse, de la marche de guingois, et du regard direct planté dans les étoiles.

Défier le soleil comme on traverse la nuit, déclencher, chuter, se relever, rire, mais rire, mais rire, à en pleurer.

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Depuis quand portez-vous le projet Eyes Wild Open ? Comment est-il né ?

J’ai écrit la première mouture de ce projet en 2013. A vrai dire, au début, il ne comportait que six photographes parmi les plus jeunes : il s’agissait d’Alisa Resnik, Stéphane Charpentier, Arja Hyytiäinen, Gabrielle Duplantier, Gilles Roudière et Yusuf Sevincli. J’admirais leur travail, je me sentais proche d’eux en âge et en démarche et j’avais envie de les réunir en faisant dialoguer leurs travaux. Je les ai donc tous contactés, en même temps que j’élaborais un premier dossier pour démarcher. Dans ce dossier de présentation, je contextualisais leurs photographies dans un vaste mouvement que je faisais démarrer après la Seconde Guerre mondiale. Quand je présentais mon projet, les mêmes retours m’étaient systématiquement faits : « Et si tu les montrais tous ? » C’était complètement délirant d’envisager un casting aussi prestigieux, parmi les plus grands photographes internationaux de la deuxième moitié du XXème siècle, et pourtant je me suis lancée. Depuis toujours au sein même de mon travail de photographe, j’avais envie d’enseigner et de montrer le travail des autres. Pour moi, cela formait un tout cohérent qui éclairait toutes les facettes de mon amour pour la photographie. Mais avec Eyes Wild Open, je ne savais pas que je m’embarquais pour un hallucinant voyage de cinq ans de travail acharné, fait de rencontres magnifiques, d’enquêtes, de découvertes et de magie.

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Quels sont vos soutiens pour l’élaboration de ce projet ?

Assez rapidement j’ai proposé ce projet fou au Musée du Botanique à Bruxelles où j’avais exposé dans la galerie quelques années auparavant. J’y ai rencontré Marie Papazoglou, la directrice des expositions qui fait notamment un travail incroyable pour la photographie. Le Botanique a une politique de soutien aux jeunes auteurs, mais aussi aux jeunes commissaires, et ils se sont engagés avec moi pour produire cette exposition ambitieuse à tous points de vue en me laissant carte blanche. J’ai pu créer ma propre équipe scénographique par exemple, composée de Mike Derez et Alexandra Delabie. Le soutien financier à la photographie est un non-sujet en Belgique, j’ai donc beaucoup de chance d’avoir un tel support institutionnel et des équipes avec qui nous sommes encore en plein travail ! Quant au livre qui va paraitre chez André Frère Editions, nous connaissons le parcours compliqué qui attend les photographes qui veulent sortir un livre, et j’ai donc aussi la chance d’avoir un tel support pour la gestion du projet et la diffusion. Malgré cela, il nous faut faire un préachat pour finaliser le budget et pouvoir imprimer ce livre, comme tout le monde aujourd’hui…

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© Sébastien van Malleghem

Quel est votre parcours professionnel ?

Un parcours qui vient du cinéma. Je rêvais de devenir réalisatrice, j’ai étudié pour cela le cinéma à l’Université puis le montage à l’INSAS. Je pensais que ce métier me conviendrait et me mènerait ensuite vers la réalisation. Pour passer le concours d’entrée de cette école, il y avait une épreuve photo en argentique noir et blanc. C’est donc en m’y préparant il y a vingt ans que j’ai découvert la photographie. Je me suis prise de passion pour cette pratique, j’ai installé un laboratoire chez moi. A l’école, je passais plus de temps sous la lumière rouge que derrière les tables de montage film ! La suite est assez chaotique : des années à pratiquer le montage sans passion, des remises en cause et toujours mon appareil avec moi. Quand j’ai constitué un premier vrai corps de travail, j’ai commencé à exposer et puis les choses se sont enchaînées. Un beau jour, j’enseignais moi-même la photographie dans cette école, j’exposais, je sortais un premier livre et je faisais mon premier commissariat à l’ISELP. C’est la photographie qui a guidé tous mes choix. C’est un chemin difficile, ne nous leurrons pas une seconde, mais je lui dois tout !

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collection BNF – William Klein

Sur quels principes esthétiques votre exposition reposera-t-elle ? Comment avez-vous choisi les auteurs qui y seront montrés ?

Pour répondre à cette question qui est évidemment complexe, je dois  vraiment mentionner que les livres de photographie ont été mes véritables professeurs. Et le premier livre que j’ai eu entre les mains au début des années 2000, c’est Fiction de Michael Ackerman. A partir de ce choc et depuis, je n’ai pas cessé de creuser, de fouiller dans toutes les directions, de faire des liens, de remonter le temps, ce qui m’a amenée à distinguer des familles de regards, d’écritures, de rapports au monde. Et donc je préfère parler du fond que de la forme esthétique dans les principes qui ont guidé mes choix sur ce projet en particulier. Car il serait trop simpliste de ne parler que du flou, du contraste, etc. Les photographes qui font partie de cette exposition forment pour moi une famille, mais comme dans toutes les familles, il y a des courants, des heurts aussi, ceux qui creusent le même sillon, ceux qui s’en éloignent volontairement, ceux qui se reconnaissent et ceux qui se parlent à peine. La première vraie question à se poser est : « De quoi parlent ces photographes ? » Pour moi, la réponse est limpide : de la vie tout simplement ! Dans tout ce qu’elle a d’éclatant, de violent, de poétique, de jouissif, de noir ou de lumineux, d’excessif ou de mélancolique. C’est cela qui crée l’unité du projet, son cœur. Ces éclats-là. Quant au choix des auteurs, c’est forcément subjectif pour certains, d’une évidence absolue pour d’autres. Il en manque, surtout parmi les plus jeunes, et je le regrette, mais je n’avais pas de volonté d’exhaustivité et surtout pas la possibilité matérielle de faire figurer tout le monde. Il a fallu longtemps en amont fixer une liste et s’y tenir pour pouvoir mettre en place la logistique extrêmement complexe de ce projet.

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© Gabrielle Duplantier

Quelles sont les principales difficultés auxquelles se heurte votre projet ?

Les finances, sans hésitation. Par ailleurs, et c’est un vrai syndrome actuel en photographie, rien n’est possible sans la bonne volonté de tous. Considérant la Belgique en particulier, un pays bouillonnant de photographes incroyables, c’est l’énergie (je pense à Vincen Beeckman, Luc Rabaey ou Emmanuel d’Autreppe, parmi tant d’autres) qui permet de faire rayonner les nombreuses initiatives. Souvent grâce à une somme de travail affolante mais peu de moyens pour les soutenir. Cela m’attriste beaucoup. La photographie n’a jamais été aussi vivante, le public répond présent aux nombreuses manifestations, mais la faire exister est un véritable défi. Que de bonnes volontés ont été mises en œuvre et de soutiens divers ai-je reçus durant toutes ces années de travail, sans quoi tout cela serait impossible !

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© Arja Hyytiäinen

Y a-t-il des prêts impossibles ?

Oui, de par leur coûts, de par la destruction de tous tirages ou négatifs, de par la distance.

Comment avez-vous pensé l’empan chronologique de votre exposition ? Y a-t-il des dates fondatrices dans l’histoire de « la photographie qui tremble » ?

Je ne veux évidemment pas comparer l’incomparable, mais l’exposition qui a généré plus ou moins consciemment Eyes Wild Open dans son désir de réunir, c’est l’incroyable projet The Family of Man d‘Edward Steichen. Pour ceux qui n’ont pas encore eu la chance de la voir en exposition permanente au Château de Clervaux au Luxembourg, il faut savoir que ce parcours chronologique se termine par la bombe atomique. La question qui se pose logiquement face à cette fin brutale, c’est « Et après ? » C’est exactement là où commence Eyes Wild Open, par les photographes des années 1950. En tout cas ceux qui ont décidé qu’on ne pouvait plus continuer comme avant, que la question de la représentation d’un monde qui avait subi et fait subir tant d’horreurs devait être totalement remise en cause. C’est pour cela que l’exposition s’ouvre sur William Klein, Robert Frank, Ed van der Elsken et Christer Strömholm. Chacun à leur manière, que ce soit par la forme, les sujets ou le mode de vie qu’impliquait leur photographie, ont cassé les codes et généré de nouvelles écritures. Partant de là, c’est une traînée de poudre qui nous emmène au Japon avec la revue Provoke en 1968, qui questionne encore plus profondément les liens entre langage et image, puis l’école du nord de l’Europe avec la filiation autour d’Anders Petersen, les exigeants Paulo Nozolino ou Dolorès Marat qui tracent des chemins totalement personnels au milieu des enjeux visuels des années 1980, la fin des années 1990 avec la création de la Galerie VU’ et l’émergence des écritures radicales de Michael Ackerman ou Antoine d’Agata. Et la dernière génération, qui a digéré, analysé et qui se réapproprie maintenant ces 70 ans de photographie. Le tout en dix-sept nationalités, des centaines de photographies, tissées de liens complexes, de filiations reconnues, de parcours fulgurants, de répétitions, de déviations vers l’expérimental ou le documentaire. C’est cela qui est mis en œuvre visuellement dans Eyes Wild Open, que ce soit sur les murs ou dans le livre.

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© Yusuf Sevincli

Qui est le benjamin de votre exposition ?

C’est le photographe belge Sébastien Van Malleghem. Je l’ai rencontré il y a plusieurs années lors d’une conférence que j’avais organisée, et malgré son jeune âge, son travail documentaire était déjà d’une maturité et d’une maitrise étonnantes. Son noir et blanc, granuleux et lourd de sens, me semblait appartenir à une école que je connaissais bien, mais ses thématiques, sociales et engagées, m’emmenaient vers une autre famille. De son propre aveu, ses premières références avaient bien été Ackerman, Nozolino ou Klavdij Sluban. C’est cela qui m’a semblé passionnant pour clore l’exposition, du moins en terme temporel, montrer cette ouverture vers la question documentaire. Car même si son style est unique, il puise ses origines dans une écriture qu’on pourrait croire à tort cloisonnée autour de questions plutôt personnelles ou subjectives. Et il travaille en numérique, ce qui ouvre aussi une autre porte dans ce contexte.

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© Michael Ackerman

La vie est-elle plus désirable dans le tremblement ?

Certainement. Comme elle l’est quand on est amoureux, ivre ou en partance.

Votre travail photographique personnel a-t-il dû être mis en arrêt pour mener à bien votre projet de commissariat et d’édition ?

Oui. Il m’a été quasiment impossible de faire des images depuis deux ans, à part une échappée au Kosovo et à New-York pour poser quelques nouvelles bases de projet. Je travaille sept jours sur sept depuis des mois, mais il faut se donner les moyens de ses ambitions et ce projet m’a emmenée tellement loin dans ma passion que je ne peux pas me plaindre. Je pense souvent à l’après, je vais avoir besoin de repartir seule, loin de toute pression, me retrouver avec mon appareil, enfin.

Comment concevez-vous le livre de l’exposition que publiera André Frère ?

Nous l’avons conçu comme un catalogue d’exposition bien entendu mais pas seulement, il est un projet à part entière pour lequel j’ai mené des entretiens exclusifs avec de grandes personnalités de la photographie et récolté des textes inédits de Christian Caujolle, Diane Dufour, Jean-Kenta Gauthier, Gilou Le Gruiec, Magali Jauffret, Brigitte Ollier et Laura Serani. Et nous faisons y dialoguer visuellement 70 ans de photographies. Faire ce livre permet deux choses : tout d’abord garder la trace de ce travail. L’exposition s’achèvera, le livre restera. Et puis il permet d’aller plus loin dans tout ce que je viens d’aborder. Il est construit de façon chronologique, mais absolument pas didactique. C’est un travail de fourmi et d’équipe avec Mike Derez, André Frère et Caroline Bénichou qui signe l’introduction et les textes de l’exposition. Le tout se doit d’être très précis car c’est, à ma connaissance, la première fois que cette histoire-là de la photographie contemporaine est mise ainsi en lumière. Mais je me répète, on est encore en préachat pour pouvoir aller au bout.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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collection BNF – Anders Petersen

Soutenir le projet Eyes Wild Open sur Kisskissbankbank

http://www.eyeswildopen.net/

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Site du Botanique (Bruxelles)

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maquette du livre à paraître chez André Frère Editions

André Frère Editions

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maquette du livre à paraître chez André Frère Editions

Site de Marie Sordat

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maquette du livre à paraître chez André Frère Editions

Lire dans L’Intervalle mon article sur le livre de Marie Sordat & Damien Daufresne, Rumeurs

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