Fixer des vertiges, par Clarisse Gorokhoff, écrivain

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J’ai découvert Clarisse Gorkohoff, et ses deux livres parus chez Gallimard (De la bombe, Casse-gueule), par l’entremise du photographe Frédérick Carnet, à travers un texte écrit pour accompagner l’une de ses séries, Les faces cachées (présentée dans L’Intervalle).

Clarisse Gorokhoff est un écrivain de nécessité, cherchant par le travail de la phrase et des thèmes qu’elle développe à arracher à la société, à soi-même, le masque de fausseté qui très souvent tient lieu de monde.

Ecrivant pour fixer des vertiges, la jeune auteure sait aussi en produire, entre sensation de l’absurde de l’existence, et désir farouche de vérité.

Dans l’entretien qui suit, on lira des phrases qui touchent au vif, de l’intelligence sans intellectualisme, et un bonheur du partage sans fausse illusion.

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A partir de quand avez-vous ressenti la nécessité de plier votre vie à l’écriture ?

A partir du moment où j’ai compris que je ne supportais pas grand-chose et que l’écriture était l’une des très rares activités qui me procurent à la fois une délivrance et un plaisir proche de l’ivresse, tout en faisant évoluer mon esprit.

Comment s’est déroulée la publication de votre premier roman De la bombe ? A qui l’avez-vous confié d’abord chez Gallimard ? L’avez-vous en partie réécrit ou repris ?

J’ai envoyé mon manuscrit par la Poste à Jean-Marie Laclavetine, éditeur de la collection « Blanche » chez Gallimard – et qui, en effet, est curieux de tout ce qu’il reçoit par voie postale. Ensuite, nous avons été en contact régulier pour en discuter et retravailler le texte avant qu’il ne passe au comité de lecture, qui lui accordera le privilège d’être publié. Ce que j’ai dû essentiellement retravailler concerne la bombe et ses motivations. Au départ, l’action de poser la bombe était bien davantage un acte gratuit, dénuée de raisons explicites.

Pourquoi faire exploser votre bombe à Istanbul, qui est certes une ville que vous connaissez bien pour y avoir vécu quelques années ?

Tout simplement parce que j’y vivais quand l’idée m’est venue d’écrire ce livre. Et puis la bombe explose avant tout dans l’hôtel de luxe d’une grande chaîne internationale, et non pas dans un marché de la ville. Les victimes sont toutes des touristes étrangers, ils représentent une certaine catégorie de l’humanité aux yeux d’Ophélie – elle en parle plusieurs fois, du reste.

De la bombe est-il un conte philosophique organisant allègrement la rencontre de plusieurs registres littéraires ?

Je n’avais pas en tête une idée de « genre », ni une définition précise de ce que je voulais écrire au moment de l’écrire, mais j’aime assez celle que vous donnez. Un conte, car tout n’y est pas rationnel et même parfois à la limite de l’incohérence, et philosophique car l’héroïne est en quête d’une certaine sagesse, et surtout de sa propre grâce – et je suis persuadée que nous le sommes tous.

Etait-il indispensable pour vous d’entamer votre œuvre publiée par un texte explosif, plein de rage ? Avez-vous eu une formation politique ?

Pas la moindre formation politique, je déteste ça, je n’ai jamais participé à aucune manifestation. En revanche j’aime les engagements, les combats, les manifestes, mais d’un degré plus poétique, d’une teneur quasi métaphysique. Le côté prosaïque et quotidien de la réalité, bien qu’il soit essentiel car c’est ce qui constitue les trois quarts de nos vies, ne m’a jamais séduite, il me rebute même un peu. Le fonctionnement des choses, dans ce que ça a de dérisoire et de potentiellement rouillé, me dérange.

Comment avez-vous travaillé pour préparer l’écriture de De la bombe ? Le lien entre angoisse et écriture s’impose-t-il à vous ?

Lorsque j’écris, je ne suis pas angoissée. C’est entre les sessions d’écriture que l’angoisse, plus ou moins insidieusement, surgit et s’infiltre dans des gestes quotidiens, une attitude mondaine, un rêve, une pensée, un propos, un sourire… L’angoisse n’a pas d’objet et elle peut se jeter sur tout et tout le monde, alors que l’écriture s’empare fermement d’un objet et le creuse, puis l’épaissit. C’est en cela que, pour moi, l’écriture est le meilleur remède à l’angoisse. C’est ce qui fixe les vertiges, comme dirait Rimbaud, et de fait neutralise l’angoisse.

Orgasme, ivresse, excès, rire né de l’absurde des situations sont des thèmes de votre livre. Etes-vous lectrice de Georges Bataille ?

Non, je n’ai pas encore découvert cet auteur, ou seulement par extraits étudiés. Mais ce n’est pas la première fois qu’on me « compare » à lui, notamment aussi pour Casse-gueule. En tout cas, rien que son nom donne envie de se lancer dedans !

Comment avez-vous pensé les personnages de Derya et Sinan ? Faites-vous disparaître vos personnages à la façon de Diderot dans Jacques le fataliste ?

Sinan était constitutif du roman dès sa genèse, pas d’Ophélie possible sans Sinan, mais en même temps il est une métaphore de ce qu’est pour elle l’existence : à la fois âpre et voluptueuse. Sinan l’attire et la rebute, tantôt la flatte et la gâte, tantôt la rabaisse et la rejette… Ophélie bute sur lui mais c’est aussi grâce à lui qu’elle fait ses armes. Quant à Derya, elle est née un peu d’un coup, au moment de la réécriture, comme une sirène qui surgit avec son chant redoutable. D’ailleurs je pense que ça se sent, qu’elle est faite de bric et de broc, elle a une certaine maladresse qui, j’espère, n’est pas totalement dénuée d’intérêt ni de charme…

Vous évoquez à plusieurs reprises Simone de Beauvoir dans votre premier roman. Qu’est-ce qu’une femme libre pour vous ?

Je crois que la liberté est profondément liée au bonheur, je n’ai jamais vu quelqu’un de libre et malheureux comme la pierre. Donc pour moi, une personne libre est avant tout une personne qui est profondément heureuse de vivre sa vie. C’est-à-dire un individu qui fabrique son destin et sa vision du monde chaque matin, joyeux à l’idée d’être en vie et de pouvoir à la fois communier avec la nature, la vérité, et les belles choses du monde, et soucieux de la liberté des autres.

De la bombe prend-il pour vous avec le recul la valeur d’un roman cathartique ?

Oui, mais Casse-gueule aussi. Et je pense qu’ils le seront tous (ceux à venir) à leur manière, mais peut-être pas une catharsis de la même entrave, du même nœud.  Et puis peut-être qu’un jour je n’écrirai plus pour me délivrer de quelque chose mais seulement pour le plaisir de l’alchimie, de la métamorphose, de la composition… Peut-être qu’un jour j’écrirai pour la simple magie des mots, sans l’idée sous-jacente de la nécessité et du remède.

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Quel rapport entretenez-vous avec le monde des images (cinéma/internet/arts plastiques) ?

J’aime énormément la photo, qui selon moi est « l’éternité immobile » (Platon au sujet du temps), c’est l’art qui m’émeut le plus, je pleure souvent en regardant une photo, même un cliché vernaculaire. Le cinéma en fait trop sur tous les plans sensoriels pour réussir à me toucher. Quand je regarde un film, même un soi-disant chef-d’œuvre incontournable, j’ai souvent l’impression de voir un enfant qui s’essouffle à vouloir impressionner ses parents. Mais j’aime énormément certains réalisateurs comme John Cassavetes, Wim Wenders, Haneke, Bergman… Et sinon j’aime la peinture, énormément, et j’aime beaucoup aussi lire à son sujet, notamment les livres de René Huyghe.

C’est de la bombé, bébé : écoutez-vous du rap ?

Pas tellement, mais j’ai écouté MC Solaar, NTM et d’autres quand j’étais ado, comme tout le monde.

Lisez-vous les écrivains contemporains ?

De temps en temps mais je préfère lire les morts, je trouve que l’écriture c’est déjà un peu la voix d’un mort, même quand son auteur est encore en vie. Et c’est ce qui est si électrisant dans la littérature.

Casse-Gueule a été publié un an après De la bombe. Ce livre était-il déjà écrit lorsque vous en avez présenté le projet ou vous êtes-vous mise à la tâche dans la foulée de votre première oeuvre terminée ? Ecrivez-vous sans cesse ?

J’ai entamé Casse-gueule au moment de la sortie de De la bombe. Je portais depuis des années le thème du visage et de la défiguration, j’avais d’ailleurs choisi d’étudier cette question lorsque j’étais en master de philo – la phénoménologie du visage. Eh oui, j’écris sans cesse depuis que je sais écrire – ce qui signifie sans doute que je suis toujours en quête d’un exutoire, d’un remède existentiel… mais qui ne l’est pas ?

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Que peut être un roman réussi pour vous en 2018 ?

Un livre qui traduit l’état d’âme de celui qui écrit, le besoin profond de se débarrasser de quelque chose et, ce faisant, qui fait naître quelque chose d’insoupçonné, de merveilleux. Une victoire sur le découragement, comme disait Cioran.

Spinoza écrit cette phrase, que je souhaite vous soumettre, sans trop en explorer les raisons inconscientes : « Nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels. » Comprenez-vous une telle proposition ?

Oh oui ! Et je comprends aussi très bien cette phrase de Drieu la Rochelle dans Récit Secret, qui me hante depuis que je l’ai lue : « il y a quelque chose en moi de plus précieux que moi ». Je pense que dans ce sentiment-là, cette éternité retrouvée, il y a notre part à chacun, et donc à tous, de divinité. C’est cette « divinité » qui m’intéresse, le temps de cette vie, à exulter.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Clarisse Gorokhoff, De la bombe, Gallimard, 2017, 266 pages

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Clarisse Gorokhoff, Casse-gueule, Gallimard, 2018, 230 pages

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