Barcelone brûle, a brûlé, brûlera, par Mathieu David, écrivain

Vue de Barcelone en flammes le 28 juillet 1909,photo de Castellà
Vue de Barcelone en flammes le 28 juillet 1909, photo de Castellà

« L’idée m’est venue spontanément au réveil. Mais par où commencer ? Je prends une gorgée de brandy, je réfléchis. J’ai découvert Barcelone en mars 2003 malgré moi. A Paris, je m’étais fait jeter à la rue par une rare journée d’hiver ensoleillée. J’aurais préféré rester dans la cité ou aller en Italie, mais on ne choisit pas toujours la destination dans ce genre de voyage. La destinée ! »

Ne pas lire que des yeux, c’est chercher l’absolu, le point de non-retour, les phrases qui sauvent parce qu’elles se transforment en puissance de vie.

La littérature demande à ses lecteurs des preuves concrètes, c’est-à-dire en corps, de ses effets.

Chez Madame Petit en 1933, photo de Josep M. Sagarra
Chez Madame Petit en 1933, photo de Josep M. Sagarra

Quand on a lu tôt comme Mathieu David Lautréamont, Nietzsche, Rimbaud, Debord, et qu’on a bourlingué un peu partout avec leurs œuvres, il n’est pas possible de vivre dans le bornage des anciens parapets.

Barcelone brûle est son premier livre, publié par Philippe Sollers dans la collection L’Infini, chroniques d’une vie libre, incandescente, menée de l’autre côté des Pyrénées dans une ville restée pour une grande part indocile malgré sa reconfiguration forcenée par les marchands de pauvre culture et le tourisme de masse.

Ayant quitté la Sorbonne pour des expériences plus exaltantes, Mathieu David, qui est né au Québec, a trouvé en Barcelone, au début du XXIe siècle, une cité belle levée à l’Occident, à la mesure de sa jeune démesure.

Pepe au Bar Leo, ©Mathieu David
Pepe au Bar Leo, © Mathieu David

Vingt-trois ans, bon âge pour enfin naître.

Barcelone brûle, c’est-à-dire l’alcool, le sexe, la politique, l’amitié, l’amour, l’esprit.

Depuis dix ans, la ville a beaucoup changé, il est temps de la rétablir dans sa vérité.

Commencer d’abord par les bodegas, les rencontres fondamentales, la complicité des fantômes, Jean Genet, Pablo Picasso, Georges Bataille.

Au petit matin, à Barceloneta, se dessaouler au vermouth, et d’un plat de mollusques théogoniques.

Pablo Picasso, Deux nus avec un chat,1902-1903, Picasso Museu, Barcelone
Pablo Picasso, Deux nus avec un chat,1902-1903, Picasso Museu, Barcelone

La vie est une fête, le cœur absolu, tout se passe dans l’instant, la traversée du temps.

Tiens, voici, chers incrédules, des photographies, des documents (Vue sur la rue d’en Robador prise de la Rambla del Raval en 2004, Pepe au Bar Leo, plan de la ville à la fin du Moyen Âge, Maison de passe du Raval…), tout est vrai, tout est faux, tout est terriblement stendhalien.

« On se retrouvait la nuit dans un des mille et un bars de la ville, car, pour ma part, j’étais plongé toute la journée dans les grimoires remontant le cours de l’histoire de la cité. »

Faire la magique élude du bonheur impose d’être bien informé, par exemple sur l’histoire de la ville que nous avons élue (qui nous a élu), sur ses passions, sur ses drames.

Cabaret La criolla en 1934, photo Agustí Centelles
Cabaret La criolla en 1934, photo Agustí Centelles

Lire l’Odyssée, sympathiser avec des putains noires, et comme Picasso, ou son éditeur, faire ses classes au bordel.

Parcourir l’Europe, faire la connaissance de belles cavalières, et rencontrer une femme avec qui vivre un peu plus, un peu plus loin encore, Flora, Argentine libre : « C’est elle qui m’embrassa, une nuit, dans un bouge. Puis elle m’offrit son lit et sa langue : « Comment résister », lui dis-je alors. Elle était comme moi clandestine. Silencieuse, de grands yeux marron, petite Cléopâtre, cheveux longs, peau soyeuse, cul magnifique… »

Un jour, Simone Weil débarque à Barcelone, se rend comme George Orwell sur le front d’Aragon, est prête à mourir.

Georges Bataille n’est pas loin, qui écrit : « C’est la méconnaissance de la terre, l’oubli de l’astre sur lequel ils vivent, l’ignorance de la nature des richesses, c’est-à-dire de l’incandescence qui est close dans cet astre, qui a fait de l’homme une existence à la merci des marchandises qu’il produit, dont la partie la plus importante est consacrée à la mort. Tant que les hommes oublieront la véritable nature de la vie terrestre, qui exige l’ivresse extatique et l’éclat, cette nature ne pourra se rappeler à l’attention des comptables et des économistes de tout parti qu’en les abandonnant aux résultats les plus achevés de leur comptabilité et de leur économie. »

Vue de Barcelone, ©Mathieu David
Vue de Barcelone, © Mathieu David

Barcelone est une boule d’énergie, une anarchiste à la bannière rouge et noire (belles pages sur le groupe Nosotros, émanation de la CNT, actif durant la Guerre civile, et l’expérience d’autogestion de la ville).

George Orwell : « L’aspect de Barcelone avait quelque chose de saisissant qui dépassait toute attente, racontait-il. C’était la première fois que je me trouvais dans une ville où la classe ouvrière était en selle. […] Tout le monde se tutoyait, on s’appelait « camarade » […]. Et le plus bizarre de tout, c’était l’aspect de la foule. A en croire les apparences, dans cette ville les classes riches n’existaient plus. […] Tout cela était étrange et émouvant. »

L’expérience tournera mal (lire Hommage à la Catalogne), elle a existé, ce fut un vent de liberté.

Mathieu David retrace alors l’aventure de La Carboneria, vieil immeuble de l’Eixample occupé entre 2008 et 2014 par des militants alternatifs, finalement expulsés parce que « l’Etat n’aime pas qu’on s’organise sans lui. »

Casa occupada La carboneria en 2014, ©Mathieu David
Casa occupada La carboneria en 2014, © Mathieu David

Les bas-fonds de la ville sont peu à peu engloutis (destruction du mythique Chino) par la stratégie d’une municipalité soucieuse de complaire à ses hordes de visiteurs, sans comprendre que son cœur magnétique se situe dans le ruisseau, et l’antre des bars survivant à la guerre qu’on leur mène (liste, à ne pas diffuser, en fin d’ouvrage).

Barcelone est-elle encore libertaire ?

« Cette ville a une énergie folle, dis-je, un feu anime ses rues baignées de soleil. Elle a l’expérience des rébellions. Les femmes sont à l’aise. Le climat est favorable. La jeunesse s’y réjouit… Barcelone, grande enchanteresse ! Port ouvert sur la Méditerranée, elle a brûlé plusieurs fois au cours de ses deux mille ans, elle brûlera encore… »

A présent, cap pour Mathieu David sur l’Italie, plus précisément Florence.

Un deuxième volume de chroniques est attendu.

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Mathieu David, Barcelone brûle, Gallimard, 2018, 140 pages

Site Gallimard

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