Stéphane Mandelbaum, peintre défiguré à l’acide, par Gilles Sebhan, écrivain

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La quatrième de couverture est dingue, elle dit tout, ne dit rien, et demande toute la force d’une enquête alliée à celle de l’imagination pour se déplier vraiment.

« Stéphane Mandelbaum, peintre né en 1961 à Bruxelles, est assassiné à la fin de 1986 par ses complices, après le vol d’un Modigliani. Son corps sera retrouvé, défiguré par l’acide, à demi caché dans un terrain vague de la banlieue de Namur. Le jeune peintre, dessinateur prodige, personnage charismatique et déroutant, laisse une œuvre où s’enchevêtrent les thèmes violents : portraits de nazis ou d’artistes à la vie brève, scènes pornographiques, inscriptions provocantes. Pasolini, Bacon, Rimbaud ou Pierre Goldman, autant de vies violentes qui semblent annoncer la mort tragique du peintre. »

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Mandelbaum ou le rêve d’Auschwitz est un livre aux Impressions Nouvelles (Bruxelles) de Gilles Sebhan, excellent auteur, remarqué notamment pour Tony Duvert, l’enfant silencieux (Denoël, 2010), il permet d’approcher au plus près l’incandescence de cet artiste n’ayant cessé d’interroger sa judaïté et les figures de la marge, tout en s’enivrant de ses dons de dessinateur et copiste.

Lettre à un ami, évoquant ses derniers dessins : « je n’ai que le souvenir de mon odeur, ma transpiration, celle de ma femme et de mes amantes. Je me vois dessiner, encore pas plus tard qu’hier et j’ai l’impression d’une absence terrible de réflexion. Tout est instinctif et violent. J’ai un dégoût pour ce que j’ai fait et aussi du respect, ça me vide de tout mon corps comme quand j’éjacule. J’aime penser que je risque aussi bien la vie que mes amours. J’aime les rouleaux blancs dont je dévergonderai le papier. J’aime ces femmes à qui je pense toujours. J’aime les rouleaux blancs dont je dévergonderai le papier. »

Le sexe, le dessin, la matière, la profanation, le feu.

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Mandelbaum, dont le père est un juif polonais, lui aussi peintre du cru, du vif, de la pulsion, c’est la vie griffée au Bic (mauvais souvenirs de l’école quand on est un grand dyslexique), « un mélange de Don Juan et de proxénète », un être irrésistible.

« Il n’y avait pas d’intimité chez Stéphane, m’avait-on dit, il exhibait les magazines pornographiques ou les armes qu’il avait achetés. »

Mandelbaum, passionné par le film de Lanzmann, Shoah, provoquait, jusque dans ses dessins d’Auschwitz : « Toute l’histoire, on le sent, c’est à la fois le délire qui a conquis Stéphane à braquer une banque et à s’associer à des malfrats pour des vols crapuleux et l’histoire de la Shoah, celle du Ghetto de Varsovie dans lequel il aurait rêve de se trouver pour faire le coup de feu contre les nazis. »

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Placé très jeune dans une institution spécialisée, l’enfant grandit dans la rage, éclaboussée en peinture, s’empare de tout, se cultive, ressentant le goût du sang et de la mort (Bacon, Chaïm Soutine), devenant quelques temps boxeur, puis puissant séducteur.
« Stéphane faisait naître le trouble. Sans doute était-ce un mélange d’enfance et une certaine brutalité macho qui perturbait les femmes qu’il approchait. Quelque chose d’indécidable, entre la gentillesse, l’intelligence absolue de la jouissance et une certaine intuition de la souffrance d’autrui. »

Le fric vite, la peinture vite, la vie vite, tout est urgent chez lui.

Stéphane Mandelbaum s’était créé une carapace, un physique impeccable, viril, doublée d’une douceur presque enfantine, bandant pour les jolies femmes, et Genet, et Pasolini, et Oshima, multipliant les rôles, vivant dans ses dessins obscènes, perçant de traits furieux les photographies qui lui plaisaient, non pour en détruire le pouvoir, mais pour accroître leur capacité d’envoûtement.

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Rêve d’Auschwitz est le titre de deux œuvres datant de 1983 : « Sur la première, on voit à gauche un visage en gros plan de femme léchant le gland turgescent d’un sexe en érection, dans des tons rouille, marron et rouge que l’on retrouve à droite dans une représentation du portail d’Auschwitz qui semble peint avec de la merde et du sang, par touches nerveuses et maculantes recouvrant un dessin rectiligne, les deuils rails aussi rigides qu’un sexe pénétrant dans l’orifice du camp. (…) Sur la seconde œuvre, le rectangle plus petit se trouve à gauche et est clairement devenu une peinture accrochée au mur, ou disons au ciel du lit, tandis qu’au premier plan se dresse le même sexe, cachant le visage du modèle, qui, à n’en pas douter, est le peintre lui-même. On peut imaginer qu’il a utilisé un miroir, que la femme n’était qu’un rêve, qu’il n’est resté que le souvenir de ce rêve sous la forme du tableau du portail d’Auschwitz. Ou bien on peut aussi penser que le modèle de la femme a existé et que c’est cette idée de représenter cette pornographie qui a appelé l’image du camp, comme si le souvenir concentrationnaire ne pouvait advenir que dans cette transgression. »

Gilles Sebhan interroge des témoins majeurs, Christine (prénom changé), son grand amour de jeunesse, des compagnons de dérives, les cite dans le flux de la phrase sans utiliser de guillemets, c’est passionnant.

On pense à la comète Jean-Michel Basquiat, à ceux que rien n’arrête, à ceux que le mal hante, à ceux qui savent qu’il n’y a pas de vérité en art sans véritable sacrifice.

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Christine : « On n’a pas toujours osé dire les choses sur Stéphane, si tu peux aller là où les autres ne sont pas allés, c’est bien. Parce que je crois que tu peux faire confiance à ce que tu sens. Stéphane, tu sais, il s’ennuyait dans le quotidien des choses mais il savait qu’il allait mourir jeune. Il le disait. Comme les grandes figures qu’il admirait. Il disait qu’il allait mourir tragiquement, il avait cette prescience. Voilà c’était comme une prédilection qu’il se faisait à lui-même. »

Voilà la vie violente selon Stéphane Mandelbaum, que Gilles Sebhan comprend comme un frère.

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Gilles Sebhan, Mandelbaum ou le rêve d’Auschwitz, Les Impressions Nouvelles, 2014, 158 pages

Les Impressions Nouvelles

Exposition Stéphane Mandelbaum, du 6 mars au 20 mai 2019, Centre Pompidou (Paris)

Centre Pompidou

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Se procurer Mandelbaum ou le rêve d’Auschwitz

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