Les secrets du tirage, par Guillaume Geneste, maître d’art

© Guillaume Geneste, Colette, « Dans la chambre noire », Laboratoire Contrejour, Paris, 1993

Colette © Guillaume Geneste

« Je trouvais magique de voir que, sur une même feuille de papier à lettres, il était possible d’écrire un poème et de faire apparaître une photographie. »

Le tirage à mains nues, de Guillaume Geneste, est le grand livre qu’il manquait en France sur l’art du tirage.

Premier ouvrage essentiellement de textes des éditions Lamaindonne, il est composé pour sa majeure partie d’un long entretien avec David Fourré (éditeur), mais aussi de nombreuses conversations avec des professionnels remarquables concernant leur façon de considérer le tirage – les photographes américains Ralph Gilson et Duane Michals, les Français Arnaud Claass, Gabrielle Duplantier et Jo Terrien, le tireur et photographe Sid Kaplan, le collectionneur Howard Greenberg -, et de propos de ou sur des artistes majeurs : Jacques Henri Lartigue, Edouard Boubat, Bernard Plossu, Sabine Weiss, Henri Cartier-Bresson, Martine Franck, Jean Gaumy, Klavdij Sluban, Pierre de Fenoÿl, Alix Cléo Roubaud, Alexandre de Mortemart, François Sagnes, Bernard Dufour, Désiré van Monckhoven, Claude Iverné, Laurent Lafolie, Jing Wang, Pascal Dusapin, Amelia Stein.

© Bernard Plossu, Villa Giulia, Rome, 1980

Villa Giula, Rome, 1980 © Bernard Plossu

Ayant travaillé comme tireur à l’atelier Sillages à Paris avec Marc Bruhat de 1986 à 1990, responsable du laboratoire Contrejour, rue Daguerre, de 1990 à 1995, et directeur depuis 1996 du laboratoire La Chambre Noire, Guillaume Geneste, par ailleurs photographe (lire mes articles parus sur les quatre opus de la série au long cours Autoportraits de famille, 1992-2016), Guillaume Geneste, né en 1962, est considéré par ses pairs comme l’un des tireurs français les plus talentueux, les plus fins, les plus doués, exerçant une activité dont on connaît peu ou mal les beautés, les nécessités et les contraintes.

Conçu comme un livre de transmission, alors que tant de maîtres sont partis sans avoir pu suffisamment témoigner de leur art (Jules Steinmetz, Georges Fèvre, Claudine et Jean-Pierre Sudre, Yvon le Marlec, Jean-Yves Brégand), Le tirage à mains nues se lit avec passion, tant l’amour des photographies y est prégnant, doublé d’une fidélité et d’une admiration ininterrompues envers les grands artistes de notre temps.

© Gabrielle Duplantier, Salomé, 2015

Salomé, 2015 © Gabrielle Duplantier

« Lors de l’exposition de Lee Friedlander, confie Guillaume Geneste, qui a eu lieu au Jeu de Paume à Paris en 2014, j’ai été surpris de voir à quel point les tirages étaient doux, voire gris pour certains. Chez François Sagnes, Dominique Mérigard, Bernard Plossu, vous trouverez cette volonté de ne jamais tirer dur, d’étendre la gamme des gris. Chez Claude Iverné, les gris rejoignent la matière même du sable qu’il photographie. En tirant doux, chez beaucoup de photographes, il y a aussi l’idée de témoigner d’une réalité qui va dans le sens de ce que le médium photographique incarne. »

Il y a ici plus que la volonté de faire œuvre, aussi utile soit-elle, mais l’affirmation d’une éthique comme exigence professionnelle : chercher inlassablement à produire le meilleur tirage en respectant les « couleurs » souhaitées par le photographe, être fier de sa juste place sans se prendre pour le roi, ne jamais cesser d’affiner ses perceptions par le dialogue constant avec les artistes et la conscience des enjeux de  l’histoire de l’art, se servir au mieux de la technique sans en être idolâtre.

Un bon tirage consiste moins, pour Marc Donnadieu, conservateur en chef au Musée de l’Elysée à Lausanne, qui signe la préface, à « trouver une vérité, que de faire d’un secret une révélation ».

© Guillaume Geneste, _Dans la chambre noire_, Paris 2015

Dans la chambre noire © Guillaume Geneste

Il faut pour cela une utilisation subtile des moyens (maquillage, connaissance intime des produits, du papier, des appareils, pensée des valeurs de lumières), une profondeur de regard, acquise notamment à l’écoute des photographes.

Le tirage à mains nues est une entrée formidable dans l’histoire de la photographie de ces quarante dernières années, par l’anecdote, la sensation directe, la puissance des souvenirs à restituer.

Ralph Gilson évoque ses liens avec Dorothea Lange, Robert Frank, Eugene Smith, son rapport au tirage : « Je n’ai jamais eu de tireurs, j’ai toujours tiré moi-même ! Ecoutez, il y a un million de gars qui tireraient pour moi gratuitement, histoire de mettre la main sur mes négatifs ! Il y a beaucoup de jeunes gens qui aimeraient vraiment regarder mes négatifs. Non, tout va bien. Les grands photographes comme Helmut, ils passent un contrat avec leurs tireurs, c’est comme un mariage, vous savez, ça marche ou ça ne marche pas. Mais je n’aime pas cette symbiose particulière. » (traduction Tereza Siza)

© Sid Kaplan, New York City, 1976

New York City, 1976 © Sid Kaplan

Klavdij Sluban : « Le tireur, c’est l’alter ego, un interprète. Me demander pourquoi je ne tire pas mes propres photos, c’est comme demander à un compositeur pourquoi il ne joue pas lui-même ses œuvres ou reprocher à un dramaturge de ne pas jouer ses pièces. Avec le tireur, j’ai cette confiance et je sais qu’il comprend ma manière de ressentir les choses. »

A propos de Jean Gaumy : « Tirer, pour Jean Gaumy, que ce soit en argentique ou en numérique, c’est un peu se prendre pour l’un de ces jardiniers japonais qui œuvrent dans le jardin de mousse de Saiho-ji. »

Arnaud Claass : « Faire des tirages est à la fois un immense plaisir et un « calvaire » au sens où l’impression d’avoir atteint l’état vraiment juste d’une image est très difficile à obtenir. C’est d’autant plus frappant que même lorsqu’on est persuadé d’avoir réussi, un doute peut subsister : on se dit qu’il y aurait peut-être une interprétation encore meilleure à trouver. Ne vouloir confier cette tâche à personne, c’est refuser de se défaire d’une souveraineté, c’est aussi savoir que si malgré tout on devait travailler avec un tireur, on le ferait sûrement souffrir ! »

© Pascal Dusapin, Strasbourg, 2002.

Strasbourg, 2002 © Pascal Dusapin

Sur Edouard Boubat : « Il était un poète, un être à part dans le monde de la photographie. Quand nous discutions au laboratoire, j’avais toujours le sentiment d’être face à un homme qui lévitait, sensible aux apparitions et aux disparitions, d’une acuité visuelle éminemment réceptive à tout ce qui l’entourait. »

Sid Kaplan à propos de la révolution numérique : « Je n’ai jamais travaillé avec des daguerréotypes ni avec des ferrotypes, ni des ambrotypes, alors je suis sûr que ça va le faire… »

Alexandre de Mortemart : « Dès ma première rencontre avec Guillaume en 1987, j’ai compris que je ne tirerais plus mes photographies moi-même. Je décidais alors de me concentrer sur la prise de vue et de lui laisser l’interprétation de mes images. »

Habité par la présence de son épouse Colette, de ses enfants Chloé et Gabriel, et de ses amis des Cahiers de la photographie (Gilles Mora, Claude Nori, Bernard Plossu, Denis Roche), Le tirage à mains nues est un livre généreux, comme une école d’art un peu sauvage, et une conversation de confiance, discrète, presque chuchotée, avec Guillaume Fleureau, embauché en 1999 à La Chambre Noire pour y occuper le poste numérique, comme un compagnon parle à son meilleur élève, son collègue, son continuateur, son frère.

© Klavdij Sluban, East to East, Lettonie, 2002

East to East, Lettonie, 2002 © Klavdij Sluban

Eloge de Bernard Plossu : « Il incarne le plus ce que j’aime dans la photographie : l’émerveillement, la liberté et la vivacité. Il a l’émerveillement de son maître – comme il le cite souvent – Edouard Boubat, la liberté de Robert Frank et la vivacité d’Henri Cartier-Bresson. » Plus loin : « Bernard Plossu, en photographiant le monde qu’il habite et qui l’habite, dépose tous les jours dans ses photographies, un peu plus qu’il ne prend. J’en suis intimement convaincu. Plossu a d’ailleurs pour habitude de dire que ce sont les photographies qui le prennent et non l’inverse. »

Gabrielle Duplantier : « J’ai passé ma vie avec un manque de moyen qui a freiné mes ambitions, c’est certain. Je veux parler d’être limitée pour la taille des tirages, la qualité des encadrements, le matériel de numérisation, de laboratoire, même les appareils photo. Je bricole, je me contente, je contourne sans cesse pour essayer de travailler au mieux avec le moins, c’est épuisant, mais en même temps, j’assume complètement d’avoir choisi une voie où l’argent ne sera jamais le moteur principal. Dans ma vie quotidienne, je bricole aussi, cela aide à rester éveillé. »

Pascal Dusapin : « Aujourd’hui, quand je photographie, je sais non seulement comment va « sonner » la photo, mais aussi comment elle va être « jouée » par vous au tirage. »

© Martine Franck _ Magnum Photos, Paul Strand dans le jardin de sa maison, Orgeval, 1972

Paul Strand dans le jardin de sa maison d’Orgeval, 1972 © Martine Franck

A propos de la pauvreté ontologique de la photographie, Duane Michals (the best ?) : « Si j’ai pris une photo de ma mère et de mon père ensemble, quand ils avaient une soixantaine d’années, la photo ne vous dira pas qu’il était alcoolique, la photo ne vous dira pas qu’ils avaient un mariage misérable, la photo ne vous dira pas qu’ils n’avaient pas eu de relation sexuelle pendant quarante ans, la photo ne vous dira même pas qu’il ne l’aimait pas et qu’elle ne l’aimait pas non plus. C’est pourquoi une photo est un mensonge, ce n’est qu’une description. »

Howard Greenberg : « Certains grands photographes historiques étaient de magnifiques tireurs. Lorsqu’on collectionne les œuvres de ces maîtres, on recherche généralement le tirage le plus beau ou le plus spécial possible. Leurs noms s’imposent d’eux-mêmes : Edward Weston, Edward Steichen, Alfred Stieglitz, Paul Strand, etc. N’oublions pas les grands de l’après-guerre, tels que  W. Eugene Smith, Dave Heath, Sid Grossman, et tant d’autres qui savaient exactement ce qu’ils recherchaient et ont développé un style personnel de tirage à la fois distinct et reconnaissable. »

le tirage est un savoir, mais aussi et surtout, dans la logique de Guillaume Geneste, une rencontre, un principe d’amitié, une humilité.

Beaucoup de jeunes photographes – voir le collectif Temps Zéro, avec Stéphane Charpentier, Gaël Bonnefon…, Alexandre Arminjon… –  cherchent à retrouver les mystères et beautés du tirage argentique : « On est quand même bien à une époque où le monde se pense plus qu’il ne s’éprouve physiquement. Dans la pratique photographique numérique, c’est une réalité et ce n’est pas un hasard si tant de photographes aujourd’hui s’emparent des techniques anciennes pour créer. »

Métier d’art, le tirage nécessite bien plus qu’un savoir-faire, mais un goût très fin, un sens aigu de la nuance, une liberté dans la traduction qui soit un accompagnement fidèle du désir quelquefois informulé du photographe.

Le tireur est un serviteur, voilà toute sa noblesse.

« Dès que je passe le rideau de la chambre noire pour tirer les photographies de Jacques Henri Lartigue, les mots « lumière » et « bonheur » accompagnent ma journée. A eux seuls, ils définissent la couleur, celle qu’il faudra donner aux tirages. »

Des photographies, des mots, une pensée par les mains.

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Guillaume Geneste, Le tirage à mains nues, Lamaindonne, 2020, 262 pages

Editions Lamaindonne

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