Roman, culture et société, par Claudio Magris et Mario Vargas Llosa, écrivains

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(c) Manchester City Galleries; Supplied by The Public Catalogue Foundation

« Victor Hugo, écrit Claudio Magris, pouvait utiliser la même langue, le même style, la même écriture dans ses romans et dans ses pamphlets contre Napoléon III. Kafka, lui, n’aurait pas pu utiliser l’écriture et le style de La Métamorphose dans une intervention politique, par exemple pour défendre les mineurs de Silésie. »

Texte né d’une rencontre, conduite par Renato Poma, entre les écrivains Maria Vargas Llosa et Claudio Magris ayant eu lieu en décembre 2009 à la Bibliothèque nationale du Pérou, à Lima, La littérature est ma vengeance questionne les pouvoirs du roman, le lien entre réalité et fiction, la possibilité de vérité par le détour des situations et des personnages.

Qu’est-ce que le devoir de littérature ? Relève-t-il de l’exploration des passions humaines, ou/et d’une forme de mise en ordre du chaos de notre existence ?

« Ce n’est, précise l’écrivain triestin, qu’en racontant cet indissoluble mélange d’ordre et de désordre, d’aspiration à la vérité et d’égarement dans l’erreur, de raison et de délire, d’exigence de justice et de transgression coupable que l’on peut trouver le sens de ce chaos qu’est la vie, sans toutefois renoncer à l’effort nécessaire et passionné de le mettre en ordre. »

La littérature nous rappelle-t-elle l’exigence de la liberté ?

L’invention du roman n’est-elle pas intimement liée à l’advenue du monde moderne ?

Loin du héros épique qu’il souhaiterait être, Don Quichotte est un perdant magnifique, nous rappelant, comme les enfants, « que les choses ont une poésie qui leur appartient et n’est pas réductible à leur fonction, et que nous avons besoin de cette poésie. »

Déchiré entre ses démons intérieurs et la nécessité d’engagement envers la chose publique, le romancier crée bien souvent dans cette tension aussi paralysante que féconde.

Peut-on avoir aujourd’hui, après le siècle des totalitarismes et de la dislocation absolue des êtres et du moi, la prétention de représenter, rationnellement, l’ensemble des phénomènes se présentant à nous ?

Ne faut-il pas nécessairement en passer par le délire ?

Le roman se développant dans la logique du temps linéaire n’est-il pas caduc ?

« Dans le roman contemporain, poursuit Magris, il n’est pas rare que le narrateur, pour trouver le fil d’Ariane de l’histoire qu’il est en train de raconter, doive s’exposer continuellement au risque de perdre ce fil et parfois doive même le perdre pour de bon, c’est-à-dire composer avec cette discontinuité, cette rupture, cette perte incessante du fil qui semble si souvent être devenue notre histoire. »

La littérature contemporaine ne peut se dispenser d’écrire à partir de la crise des représentations, en cherchant à donner une cohérence, une forme, à ce qui se dérobe et nous divise.

Pour Llosa, notre besoin d’histoires est une façon de répondre à notre terreur primitive face à ce qui nous échappe et nous menace, l’écrivain péruvien considérant ainsi la contribution du roman au progrès de la civilisation.

Voilà pourquoi, déclare-t-il, « le roman a été le genre le plus censuré, pourchassé ou interdit. Sans nulle exception. »

Prolongeant les réflexions de Kundera sur la liberté portée par la polyphonie du roman, l’écrivain péruvien accorde à celui-ci une valeur d’émancipation ne pouvant qu’inquiéter les pouvoirs autoritaires.

« Dès lors que j’écris une fiction, confie-t-il, j’attends avec une certaine impatience que se manifeste ce phénomène éprouvé depuis que j’ai écrit mes premières nouvelles : voir apparaître soudain, dans ce que j’écris, des choses insolites, venues de quelque part obscure et cachée de ma propre personnalité, faisant souvent ressurgir grâce à cela une expérience vécue qui donne une plus grande richesse à mon récit. »

Pas de dogmatisme donc, ni d’idéologie, mais un logique d’ouverture à ce qui vient, de l’extérieur comme des profondeurs de soi.

La politique du roman est à comprendre en ce sens : ne pas tricher avec la vérité de ce qui fait surrection, et la liberté pour chacun d’en explorer l’inouï.

Le destin d’Ulysse, pleurant en écoutant les Phéaciens raconter sa propre légende, interroge Claudio Magris : « Toute odyssée pose la grande question de savoir si on traverse la vie en devenant de plus en plus soi-même, c’est-à-dire en se transformant et en changeant mais en restant fidèle à son identité, ou bien si on se perd, si on se dénature. Les réponses des innombrables odyssées écrites en trois mille ans sont, de ce point de vue, très différentes. »

Faisant participer la littérature à l’effort de démocratie, Mario Vargas Llosa déploie en ce domaine des arts, comme en politique, une pensée libérale accordant au sujet la prééminence de responsabilité sur les superstructures pouvant conduire sa vie.

« Nous n’avons pas, affirme l’écrivain italien (relire son magistral Danube, 1986) rejoignant ici Llosa critiquant la rhétorique de l’essentialisme indigéniste, une seule identité, mais plusieurs ; quand on parle d’identité, il faudrait toujours le faire au pluriel. Elle se décline en effet en nationale, régionale, religieuse, politique, culturelle, sexuelle et bien d’autres encore. »

Explorer la dynamique des identités, d’un individu, d’un peuple, d’une société, telle est peut-être la nature même du roman comme éloge de l’aventure pensée comme ouverture, à soi, aux autres.

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Claudio Magris / Mario Vargas Llosa, La littérature est ma vengeance, conversation, traduit de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau, traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort, Arcades Gallimard, 2021, 98 pages

Paraît conjointement à cette conversation sur la littérature, l’autoportrait intellectuel de Mario Vargas Llosa, L’Appel de la tribu.

Passé du marxisme et de l’existentialisme sartrien à l’orthodoxie libérale, dans la foulée de Margaret Thatcher et Ronald Reagan, le prix Nobel de littérature 2010 présente les auteurs ayant marqué sa pensée politique, le moraliste et philosophe écossais Adam Smith (1723-1790) auteur du célébrissime La Richesse des nations, l’Espagnol José Ortega Y Gasset (1883-1955), le philosophe et économiste britannique d’origine autrichienne Friedrich August von Hayek (1899-1992), le Viennois mort à Londres Karl Popper (1902-1994), le philosophe letton mort à Oxford Isaiah Berlin (1909-1997) et les Français Raymond Aron (1905-1983) et Jean-François Revel (1924-2006).

Ne croyant plus en la possibilité d’un socialisme non sectaire, indigné par l’emprisonnement par le régime cubain de Fidel Castro du poète Ernesto Padilla, coupable d’avoir critiqué le régime (lire le journal de René Depestre publié récemment chez Actes Sud), ayant longuement médité l’ouvrage Hommage à la Catalogne de George Orwell, puis été durablement déçu par l’URSS après un voyage en 1968, Llosa rompit avec ses idéaux de jeunesse, comprenant que «  les « libertés formelles » de la prétendue démocratie bourgeoise n’étaient pas une simple apparence derrière laquelle se cachait l’exploitation des pauvres par les riches, mais la frontière entre les droits de l’homme, la liberté d’expression, la diversité politique, et un système autoritaire et répressif, où, au nom de la vérité unique représentée par le parti communiste et ses dignitaires on pouvait museler toute forme de critique, imposer des consignes dogmatiques et faire croupir les dissidents dans des camps de concentration, voire les éliminer. »

La loi publiquement discutée, l’indépendance des partis et des syndicats, les élections libres, sont apparus au futur candidat à l’élection présidentielle au Pérou (sans succès) comme les meilleurs remparts contre le réflexe tribal – source de tous les fanatismes -, dénoncée par Karl Popper.

Les libéraux n’étant pas forcément des conservateurs – leçons de von Hayek -, Llosa promeut la liberté économique, l’ouverture des marchés (moteur du progrès pour Smith), les vertus de la concurrence, ainsi qu’un Etat fort et efficace dans le respect essentiel de l’égalité des chances (Bruno Le Maire serait certainement d’accord).

Hume plutôt que Rousseau : « La propriété est la mère du développement de la civilisation. »

Les commerçants plutôt que les physiocrates.

L’assentiment à la nation, « projet suggestif de vie en commun » (Ortega y Gasset) plutôt que les particularismes.

La raison plutôt que la passion idéologique de la tabula rasa utopiste, et de générosité in fine meurtrière.

L’Appel de la tribu comporte de très belles pages, notamment à propos de Raymond Aron : « C’était un intellectuel dépassionné, d’une intelligence pénétrante mais sans éclat, d’une prose claire et froide, capable de réfléchir sereinement sur les problèmes les plus brûlants et de commenter l’actualité avec la même lucidité et la même distance que celles avec lesquelles il dissertait en Sorbonne sur la société industrielle ou sur ses maîtres Montesquieu et Tocqueville. »

Ou de Jean-François Revel : sa mort « en 2006, après une douloureuse agonie, a ouvert en France un vide intellectuel que, dans l’immédiat, personne n’a comblé. Elle a privé la culture libérale d’un de ses combattants les plus talentueux et les plus aguerris et nous a laissés, nous ses admirateurs et amis, avec la déchirante impression d’être orphelins. »

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Mario Vargas Llosa, L’Appel de la tribu, Gallimard, 2021, 332 pages

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