Comme une maîtresse, Charles Baudelaire à sa mère, une correspondance

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« Je t’aime, je t’aime beaucoup ; je suis plein de tristesse ; j’ai besoin de beaucoup de force. Demande pour moi cette force à Dieu. Peut-être cela m’aidera-t-il à la trouver. » (lettre de Charles Baudelaire à sa mère, 3 septembre 1865)

J’ai publié en novembre 2017 dans L’Intervalle une chronique de l’excellent recueil des lettres de Charles Baudelaire à sa mère (1834-1866) publié la même année chez Manucius, dans une édition de Catherine Delons.

Paraît aujourd’hui chez Le Passeur, dans un empan chronologique plus réduit (1864-1866), quarante-trois lettres d’icelui à icelle, sous le titre Cette maladresse me fait t’aimer davantage.

Je les avais lues, mais je les relis avec un même étonnement, mêlé d’accablement pour le poète constamment empêché, et d’admiration pour l’obstination à persister dans son être (littéraire).

Madame Aupick est un soutien, un amer dans la tempête, mais davantage encore elle incarne l’amour, difficile, douloureux, sévère, mais l’amour.

L’écrivain et psychanalyste Michel Schneider préface excellemment ce recueil : « Lorsque Charles Baudelaire, « le poète apparaît en ce monde ennuyé », aux yeux de qui veut-il passer pour un artiste ? De sa mère, Caroline Dufays, plus connue sous le nom de Mme Aupick – il y a des noms qu’on croirait faits exprès pour terroriser les petits garçons qui n’aiment pas que maman appartienne à un autre qu’eux. Séparé d’elle tout enfant, peut-être lorsqu’elle fit la fausse couche d’une petite sœur, il se souvint toujours des dessins à la plume que sa mère lui envoya alors. Les images formèrent entre elle et lui une sorte de langue secrète. Plus tard, il lui donnait rendez-vous dans des musées comme une maîtresse, et laissait sous sa garde les œuvres plastiques qu’il préférait. »

Ayant rapidement dilapidé à sa majorité l’héritage de son père, mort quand il avait cinq ans, Charles Baudelaire est placé sous la tutelle de maître Narcisse Ancelle, conseil judiciaire.

Ses soucis d’argent sont permanents, et forment la basse continue de ses lettres.

« La correspondance de Baudelaire et de sa mère, poursuit Michel Schneider, est déchirante : reproches continuels, puis remords et excuses, peur et culpabilité, désirs de mort et idées de suicide. »

Charles veut se faire aimer, mais il est poète, quand sa mère, qui voudrait le faire venir près d’elle à Honfleur, préfèrerait pour lui une situation plus stable, une vie moins dissolue, moins misérable.

Y eut-il pour Baudelaire d’autre véritable amour que celui éprouvé pour sa mère ? On peut en douter, tant le lexique est souvent passionné.

Entre 1864 et 1866, l’écrivain vit à Bruxelles, ne supportant plus Paris, ses intrigues, et ses éditeurs avaricieux.

Que deviennent ses livres ? Quand sera-t-il payé ? Faudra-t-il encore réclamer ? Pourquoi ne lui répond-on pas ?

La Belgique, « pays de brutes », le tourmente, la littérature le tourmente, ses intestins le tourmentent, tout le tourmente.

« Je suis, écrit-il le 17 juin 1864, dans un état nerveux insupportable ; mais je pense à l’horrible avenir, et je veux mettre Dieu et la chance de mon côté. »

Il faut compter, quémander, s’humilier. Et endurer, encore et encore, l’ennui.

26 août 1864 : « Je m’ennuie à un degré que tu ne peux pas deviner dans cette chambre glacée (et toute blanche), et quoique généralement j’aie peur de tes lettres, parce que je crains toujours d’y trouver des sermons et des reproches (que je me fais si bien à moi-même), j’attends toujours impatiemment ces mêmes lettres. Tu me dirais les choses les plus désagréables que j’y prendrai encore plaisir. » 

Cette chute ne vaut-elle pas de l’or pour tout analyste désireux de s’approcher de l’ambivalence extrême de l’écrivain ?

Culpabilité, honte, autoflagellation, demande d’absolution, et rage, colère, exaspération.

Chacun s’inquiète pour la santé de l’autre, et chacun conseille.

Le 3 juin 1865 : « Mais en vérité, ma bonne chère maman, c’est absolument de la folie que d’aimer les gens à ce point ! Cela me rend honteux. Désormais je ne te parlerai plus du tout de mes bobos. Tu sais que depuis de longues années je suis sujet aux rhumatismes et aux névralgies. C’est douloureux, voilà tout. Ce ne sont pas des maladies. Quant à ces constipations qui suivent les diarrhées, et dont le grand inconvénient est d’aigrir le caractère, il y a évidemment un petit régime à suivre, que je suivrai quand je serai tranquille. »

Tranquille ? Le mot fait rêver, quel horizon !

Tiens, Hugo passe à Bruxelles : Il « m’a bien ennuyé. Je n’accepterais ni sa gloire ni sa fortune, s’il ne fallait en même temps posséder ses énormes ridicules. Mme Hugo est à moitié idiote, et ses deux fils de grands sots. » – mais quelques mois plus tard, alors qu’elle s’est penchée bienveillamment sur ses soucis de santé : « Mme Hugo, qui ne m’était apparue que sous un jour ridicule, est décidément une bonne femme. »

Hugo est lourd, peut-être, mais Hugo vend, et beaucoup.

Le spleen est certes moins rémunérateur.

23 décembre 1865 : « Je voudrais bien avoir ton portrait. C’est une idée qui s’est emparée de moi. Il y a un excellent photographe au Havre. Mais je crains bien que cela ne soit pas possible maintenant. Il faudrait que je fusse présent. Tu ne t’y connais pas, et tous les photographes, même excellents, ont des manies ridicules ; ils prennent pour une bonne image une image où toutes les verrues, toutes les rides, tous les défauts, toutes les trivialités du visage sont rendues très visibles, très exagérés ; plus l’image est DURE, plus ils sont contents. »

Baudelaire cherche du réconfort, alors que ses crises de névralgies et ses vertiges empirent.

Le 17 février 1866 : « Mais quand retrouverai-je l’activité d’esprit et le plaisir de vivre, je n’en sais rien. »

Rongé par la syphilis, souffrant d’hémiplégie et d’aphasie, le grand écrivain français meurt à Paris le 31 août 1867 dans la chambre d’un pavillon de santé ornée de deux toiles d’Edouard Manet.

Voilà qui est atroce, et merveilleux.

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Charles Baudelaire, Cette maladresse maternelle me fait t’aimer davantage, Lettres à sa mère, préface de Michel Schneider, Le Passeur, 2021, 128 pages

Le Passeur Editeur

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