Une sauvage innocence, par Michèle Le Braz, photographe

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©Michèle Le Braz

C’est grâce à Bernard Plossu, passeur infatigable et ami généreux, que j’ai découvert l’œuvre d’immense sensibilité de Michèle le Braz.

Célébrée d’abord pour ses photographies de chevaux, si empathiques, si fraternelles – livre Chevaux du bout du monde aux éditions rennaises Rue des Scribes, 1998 – qu’elles intimident, tant elles témoignent d’une compréhension intime de l’animalité vue comme un horizon de noblesse, Michèle Le Braz est aussi l’auteure des livres Regard sur soies (2000), formidables portraits des cochons de porcelaine et de boue de nos campagnes, si maltraités, et de La robe abandonnée,  dédié une nouvelle fois au cheval et « aux belles sauvages qui ont accepté de se dé-rober, pour la première fois de leur vie, devant un appareil photographique. »

Discrète, pudique, l’artiste née à Quintin, installée désormais dans le Finistère, passionnée de photographie, possédant son métier sans perdre la fécondité de ses doutes – ses noirs et blancs argentiques ont une texture superbe -, travaille à l’instinct, dans une forme de rapport spontané voire fusionnel avec la réalité qu’elle adopte.

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©Michèle Le Braz

Les chevaux qu’elle rencontre ne sont pas vus comme des entités extérieures, mais d’autres possibilités d’être soi.

Quoi de plus beau que ces animaux couchés dans les herbes face à l’océan tempétueux regardant avec une infinie confiance celle qui les contemple ?

On peut penser ici pour les ciels à quelques correspondances majeures avec le film du Suédois Victor Sjöström, Le Vent, ou avec la façon dont Kenji Mizoguchi a su rendre compte, à la façon d’un peintre sur pellicule, des épousailles de la terre et de la mer.

Michèle Le Braz aborde le moment de la prise de vue comme un apprivoisement, de ses peurs, de l’autre, de l’humain dans l’animal, de l’animal dans l’humain.

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©Michèle Le Braz

Ses photographies des chevaux de trait bretons montrent des rocs, des amers, des héros modestes affrontant avec sérénité le destin.

On pourrait être dans l’extrême sud de l’Argentine, mais l’on se situe plus sûrement dans quelque Patagonie du cœur accueillant la douceur et la puissance de l’indompté.

Il y a ici une recherche de l’indemne, de la gratuité, d’une innocence de matin du monde, comme si le mal n’osait se manifester de peur d’être ridicule face à tant de beauté.

Des encolures, des robes frémissantes, des crinières merveilleusement vivantes.

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©Michèle Le Braz

Michèle Le Braz conçoit d’abord la vérité du monde par les sens, l’émotion directe, sans filtre, sans parole.

Les nuages de tourmente ne concernent que peu la placidité des bêtes solidement ancrées dans le paysage.

Le regard lointain du cheval dans son demi-sommeil défie notre mélancolie.

Il y a beaucoup d’amour en ces photographies, entre les chevaux d’abord, mais aussi entre les quadrupèdes et la femme désabritée s’approchant au plus près de leur chair, forte d’une vulnérabilité exposée à la façon d’un don/contre-don.

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©Michèle Le Braz

Monte de ces images un hymne à la vie, à la grâce de l’inentamé, à la possibilité de se comprendre intimement entre espèces animales différentes.

Les photographies de Michèle Le Braz sont moins des rectangles de papier que des portes, des passages, des fenêtres d’évidence et de secret, mais aussi des arches où faire entrer par exemple les cochons, « esclaves des hommes ».

Nos frères de soies sont tristes, si méprisés, si torturés.

Entend-on leur cri de bébé lorsque le couteau sanglant s’apprête à les égorger ? Entend-on leur détresse, leur appel désespéré ?

On les charge de péchés pour se dédouaner des nôtres.

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©Michèle Le Braz

Leur trogne est drôle, mais qui se permet encore de les voir vraiment, d’âme à âme ?

Ils se pressent, se cognent, se frottent, jouent la comédie, se cachent sous des atours de fange.

On les parque, on les rentabilise, on les chiffre, on leur manque de respect.

Le 23 octobre 1998, un cochon est mort quelque part en Bretagne parmi des milliers d’autres – une image en atteste, mémorial du cochon inconnu.

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©Michèle Le Braz

Michèle Le Braz était là, recevant au plus profond d’elle la lame ensanglantée, qui témoigne et s’indigne encore chaque jour.

On trouve dans România de Mathieu Pernot (Filigranes Editions, 2017) la photographie émouvante d’un cochon malicieux sortant le groin du cadre d’une porte : c’est un memento mori, et une méditation sur notre tempérament de profanateur.

Ce cochon-là est-il plus libre que son compère armoricain ? Il n’est en tout cas pas moins beau.

Le crime engendre le crime, mais il y a des intervalles, des instants préservés, des îles invisibles aux assassins.

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©Michèle Le Braz

Il y a des femmes déshabillées dont la chair est une invitation à se mettre à nu, à s’abandonner sans crainte, à entrer dans une danse érotique sans fin.

Le cheval n’a pas de fausse pudeur, il est vrai.

Cherchant à libérer les femmes de l’entrave d’un regard masculin qui les assujettit à leurs seuls fantasmes, Michèle Le Braz engage ses modèles dévêtus à accepter leur plus belle part d’animalité.

« Archétype d’une vie corporelle absolue, le fier animal, écrit la photographe, éveille en toute femme sa profonde appétence de liberté, d’indépendance et d’énergie physique. Il se métamorphose, alors, en révélateur de tous les possibles. »

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©Michèle Le Braz

Allégorisant l’union du masculin et du féminin, le cheval est pour la femme telle que la voit l’artiste une incarnation parfaite de l’élégance naturelle, de la noblesse, de la vérité d’être.

Pas de tricherie, pas de maquillage, pas de subterfuges, mais une utopie de présence totale pour qui accepte de se dévêtir complètement et d’écouter en soi la pulsation d’une vie instinctuelle très vive.

On ne sait pas toujours à qui appartient cette courbe, cette forme douce, ce ventre rond.

Des cambrures, des galbes, des croupes, des peaux et des pelages, des toisons.

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©Michèle Le Braz

Voit-on un animal ou un humain ? Est-ce un humanimal ?

Tout ici est proposition de caresse, de baiser, de ravissement.

Jeu des ondulations, union des créatures, mythologie de la femme-cheval.

« Loin du troupeau des bien-pensants et d’une société empêtrée dans ses oripeaux, poursuit l’artiste, je convie la belle et la bête à un rendez-vous symbiotique dans la fluidité d’une nature complice… »

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©Michèle Le Braz

Michèle Le Braz photographie la délicatesse et la sauvagerie du désir, la beauté du franchissement des limites, l’immense appel de la nuit de l’autre.  

En ces territoires si peu explorés, le cheval est pour elle un messager.

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Michèle Le Braz, Chevaux du bout du monde, préface de Jérôme Garcin, Rue des Scribes, 1998, 112 pages

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Michèle Le Braz, Regard sur soies, dédicace de Jean-Claude Dreyfus, Rue des Scribes, 2000

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Michèle Le Braz, La robe abandonnée, préface de Jérôme Garcin, Rue des Scribes Editions, 2002

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Michèle Le Braz, Chevaux du bout du monde, préface de Jérôme Garcin, textes Michèle Le Braz, Le Chêne, 2006, 128 pages

Michèle Le Braz – site

Ecrire à Michèle Le Braz : michele.lebraz@wanadoo.fr

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©Michèle Le Braz

La médiathèque de Saint-Renan (Finistère) expose jusqu’au 11 septembre 2021 une série de photographies consacrées à Joséphine Guénéguès, paysanne de Lanrivoaré ayant 97 ans cette année. Michèle Le Braz l’a rencontrée pendant sept ans, une confiance est née.

Médiathèque de Saint-Renan

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