Complices de l’ombre, André Breton et Jean Paulhan, écrivains

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« Aragon s’excuserait de sa note hâtive. Comme moi c’est à Rimbaud qu’il fait remonter toutes ses grandes émotions en art. » (André Breton)

Il y a entre André Breton et Jean Paulhan un profond respect intellectuel, doublé d’une méfiance du premier envers les institutions, soucieux cependant de s’assurer une reconnaissance.

Leur correspondance – 160 lettres allant de 1918 à 1962 retranscrites – tenue pendant plus de quarante ans témoigne de la volonté de conserver une amitié demeurant pendant longtemps distante, le chef de file du surréalisme et le directeur de La NRF partageant néanmoins une même quête pour les mystères de l’être, des thèses ésotéristes et du langage (la sémantique du proverbe malgache pour Paulhan par exemple), notamment poétique.

« Je mourrai sans avoir compris pourquoi, écrit Breton en 1959, vous et moi nous ne serons vus, pourtant parfois de si près, que par intermittence. »

Poursuivant la belle entreprise de publication de la correspondance Breton, les éditions Gallimard font paraître aujourd’hui un volume précieux concernant la possibilité d’un dialogue entre l’avant-garde et l’officiel Paulhan – il entre à l’Académie française en 1962 -, dont le rôle fut loin d’être négligeable dans le soutien à l’aventure surréaliste et au modernisme.

Dans sa préface, Clarisse Barthélemy, dont les nombreuses notes sont d’une précision toute scientifique, évoque « un complice de l’ombre dont Louis Aragon fit l’éloge à sa mort ».

Breton se veut libre, et engagé dans une quête du langage pouvant entraînant une transformation du rapport au monde, Paulhan, son aîné de douze ans, souhaitant parallèlement garder le contact avec ce chercheur d’inconnu enthousiaste. 

A Paulhan, le vendredi 26 juillet 1918 : « Vous trouverez sans doute impertinent que je vous dise : Vous êtes précisément l’ami que j’attendais à cette époque de ma vie. J’ai vingt-deux ans. »

Il y a Aragon, mais Breton a besoin probablement d’un interlocuteur plus introduit dans le milieu littéraire, et avec qui parler de Paul Valéry, d’Apollinaire, de Lautréamont, comme de tout l’ensemble du spectre des écrivains qui comptent, la mort en 1919 par overdose d’opium de son ami Jacques Vaché ayant été alors pour le jeune homme l’événement le plus douloureux de sa vie.

A Paulhan, le 23 avril 1920 : « j’apprends encore à vous connaître. C’est moi qui de nous désire le plus cette conversation (…) Je suis extrêmement amoureux de la sagesse et je vous envie bien souvent ce ton sans réplique mais, peut-être par raison morale, j’y sacrifie de moins en moins. »

Affirmant l’importance pour la nouvelle littérature qu’il promeut du soutien de Jacques Rivière et de La NRF, Breton fait un état des lieux des forces littéraires en présence, Pierre Reverdy, Max Jacob, Tristan Tzara, Antonin Artaud, Paul Eluard, René Crevel, Philippe Soupault – avec qui il écrit Les champs magnétiques (1919).

Ayant pris ses distances avec le mouvement surréaliste et ses positions politiques, Paulhan est insulté en bon et due forme : « Monsieur, j’ai l’honneur de vous informer que je vous tiens pour un con et un lâche. » (4 mars 1926), et « Pourriture, vache, enculé d’espèce française, mouchard, con, surtout con, vieille merde coiffée d’un bidet et mouchée d’un grand coup de bite. »

Paulhan n’est pas rancunier, qui répond le 24 décembre 1935 : « Merci de m’avoir envoyé Position politique. Il va sans dire que je serais heureux d’avoir quelque jour un article de vous pour la nrf. »

André Breton publiera bientôt L’Amour fou, son nom est majeur.

La conversation se fait maintenant d’égal à égal, l’auteur de Nadja allant jusqu’à diriger à partir de 1949 la collection « Révélation » aux Editions Gallimard.

L’auteur spiritualiste René Guénon, spécialiste de la gnose, est célébré : « Mon cher André, écrit Paulhan le 5 octobre 1949, Je suis heureux que vous citiez Guénon. Personne, je pense, ne s’est approché plus que lui, de nos jours, de la vérité. »

Breton, souvent en résidence à Lorient, invite son ami dans son havre plus tardif de Saint-Cirq-Lapopie, qui ne viendra malheureusement pas.

Les arts premiers intéressent au premier chef les deux écrivains – et les bisons bleus de Montignac -, le surréaliste critiquant par ailleurs vertement Jean Dubuffet pour le flou inhérent à son concept d’art brut : « La soudure organique qu’il prétendait opérer entre l’art de certains autodidactes et celui des malades mentaux s’est avérée inconsistante, illusoire. » (20 septembre 1951)

Tiens, le réfugié finistérien, l’auteur de Papiers Collés, lecteur pour Jean Vilar et Gallimard, Georges Perros, est cité par Paulhan dans une note brève, mais qui dit tout, pudiquement, pour qui a croisé son fantôme sur le port du Rosmeur à Douarnenez : « Il a une vie difficile. » 

Dans un texte de 1967, ajouté à la fin du volume, Jean Paulhan évoque après Saint Augustin la possibilité pour les simples mortels d’exprimer, presque malgré eux, des phrases proprement divines.

Ainsi Breton dont il cite plusieurs passages, comme celui-ci, tiré de L’Amour fou : « Cet enchantement continue et continuera à ne faire qu’un avec vous, il est de force à surmonter en moi tous les déchirements du cœur. » 

ccc

André Breton, Jean Paulhan, Correspondance 1918-1962, présentée et éditée par Clarisse Barthélemy, Gallimard, 2021, 278 pages

Site Gallimard

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Se procurer le volume de la correspondance André Breton – Jean Paulhan

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