Lignes, tombeau pour 500 000 idées, ou à peu près

 Van Gogh, Racines, Auvers-sur-Oise, 22 juillet 1890

Revue d’idées créée en 1987 par Michel Surya, Lignes, cent-dix livraisons au total, aura toujours accordé à littérature une place structurante.

Les idées oui, mais d’abord le verbe libre des écrivains, très en-avant : Pierre Guyotat, Antonin Artaud, Sade, Paul Celan, Georges Bataille, Bernard Noël, Maurice Blanchot (cas complexe, d’autant plus intéressant que sa posture de silence fut démystifiée), les écrivains de l’impossible concentrationnaire (David Rousset, Antelme, Kertesz).

Fondée sur les valeurs de l’antifascisme, n’ayant cessé d’interroger le politique à l’époque de sa disparition, conçu comme un lieu de recherches plurielles, Lignes fut antitotalitaire.

Pas de manifeste inaugural, mais des intentions, des directions, des interrogations (la révolution ? l’anarchie ? la violence politique ? l’hospitalité ? l’état d’exception ?) rejoignant celles de la gauche radicale telles que portées, par exemple, par Daniel Bensaïd, et l’intensité philosophique des plus grands (Benjamin, Sartre, Debord, Deleuze, Baudrillard, Derrida, Nancy, Lacoue-Labarthe).

Lignes disparaît aujourd’hui, par décision de son fondateur ayant des livres décisifs à écrire alors que le temps impose d’aller encore plus loin au coeur du langage, à chacun de continuer à porter le flambeau, et d’inventer de nouvelles formes de résistances/dissidences.

Riche de multiples interventions, son numéro terminal intitulé Ce qui vient, s’il établit une sorte de bilan d’une geste intellectuelle précieuse, fait surtout entendre, à qui parvient à traverser les taillis idéologiques, ce que Mathilde Girard nomme « des corps saisis par le présent ».

Tel pourrait être en effet le très beau non-projet des temps à venir, advenus, celui de la communauté désœuvrée (Jean-Luc Nancy), des corps et sensibilités faisant silence, ou bruit, ou fête ensemble, accueillant l’inattendu, la richesse d’un instant échappant à tous les arraisonnements, des fraternités inédites, au-delà des assignations de genre ou de classe.

Rencontrer des fragilités et des déterminations, des peaux et des systèmes de pensées, des cultures diverses et des questionnements fondamentaux.

La communauté, donc, de ceux qui n’ont pas de communauté et ne se revendiquent que de la vie comme puissance, flux, création.    

On pourra lire ce dernier volume comme une ample réponse aux politiques du ressentiment ayant gagné l’ensemble de nos sociétés institutionnellement nécrosées.

L’insurrection qui vient ? Non pas ce romantisme – et cette facilité rhétorique –  de la flambée de révolte mettant fin aux rapports de domination, précise dans son avant-propos Michel Surya, mais la surréaction, nationaliste, raciste, rance.

Beaucoup de pages, beaucoup de mots, beaucoup de réflexions.

Reprise ici, dans ma lecture seconde, de phrases soulignées, de paragraphes encadrés, de termes entourés.

Etienne Balibar, évoquant trois catastrophes (environnementale, état de guerre généralisé, contre-révolution numérique) : « Ce qui vient ? J’ai bien peur que ce soit le pire. Et cette fois sans recours. Il viendra sous les espèces du fascisme, de quelque autre régime « autoritaire » déjà bien en place partout dans le monde, par un succès « démocratique » de l’extrême droite raciste ou par l’évolution de notre présidentialisme qui, de plus en plus, couvre les discriminations et substitue la police à la politique. Les forces capables de l’empêcher sont désorganisées ou n’existent plus. »

Bertrand Ogilvie : « Ce qui vient, sans doute, c’est l’hétérogène : veiller sur lui comme on souffle sur des braises. »

Enzo Traverso, catastrophiste : « Ce qui vient ne peut qu’être le pire. Il serait bien difficile d’esquisser un diagnostic différent. Le scénario est devant nous : montée de l’extrême-droite à une échelle globale ; assèchement de la démocratie libérale et renforcement des tendances autoritaires partout ; explosion des inégalités sociales à un niveau jamais connu auparavant dans un monde que certains décrivent comme une forme de techno-féodalisme ; guerres par procuration qui, dans certains endroits névralgiques, impliquent toutes les grandes puissances et risquent de submerger ou dénaturer les combats les plus légitimes pour résister à l’oppression. Ces tendances se croisent dans un climat d’Apocalypse annoncée, avec les bouleversements climatiques et sociaux liés au réchauffement de la planète. (…) Aujourd’hui, la société de marché est devenue une oligarchie planétaire et la démocratie libérale un néolibéralisme autoritaire. Les nouveaux fascismes surgissent de ces transformations. »  

Enzo Traverso, plus hégélien, et pariant sur la jeunesse en révolte (Sainte-Soline, émeutes) : « Une alternative n’est pas impossible, elle n’est que la doublure dialectique du pire. »

Susanna Lindberg : « Mais l’auto-illusion de la gauche consiste à penser que l’ennemi est la droite, et que son objectif se réduirait donc à la protection des minorités (ce qui est bien entendu important mais insuffisant) ; en sorte que la gauche se trouverait définie par la droite, au lieu de développer sa propre utopie. C’est cette fadeur qui explique pourquoi la gauche ne cesse de perdre des élections. »

Philippe Corcuff, en sain examen de conscience : « Militants radicaux et intellectuels critiques partagent fréquemment une suffisance, quant à leur supposée lucidité, et un surplomb vis-à-vis des « gens qui doutent », chantés si magnifiquement par Anne Sylvestre. En tant que militant radical et intellectuel critique, difficile de me désencrasser de cette suffisance et de ce surplomb qui me collent au cerveau comme le sparadrap aux doigts du capitaine Haddock. »

Mathilde Girard, en communiste hétérodoxe : « Et en effet, l’insurrection survit, qu’on n’attend pas, qui ne ressemble peut-être pas à celle qu’on attend, mais qui rouvre à chaque fois l’arène d’un conflit, une scène politique qui actualise les rapports de force en présence, et constitue en cela la volonté de représenter et de symboliser un tort. »

Frédéric Neyrat, inventant une (presque) dystopie : « On passa du fascisme fossile au fascisme atmosphérique. L’alliage de l’extractivisme et de la droite dure se diffusa partout, au fur et à mesure que les gaz à effets de serre se répandaient, infectant jusqu’à l’informatique en nuage. Les intelligences artificielles déversèrent une pluie de farces qui sentaient l’ozone. Tout le monde – ou presque – inhale le composé hybride, qui mêlait nombres et dioxyde de carbone, suggestion d’achats et fumées d’incendie. Quelque chose de grotesque apparut. »

Georges Didi-Hubeman, rappelant Walter Benjamin : les monuments de culture sont aussi des documents de la barbarie.

Philippe Beck, relisant Marc Bloch, et citant Montesquieu : « Dans un Etat populaire, il faut un ressort, qui est la vertu. »

Martin Crowley, définitif : « Ce n’est pas la vérité qui manque, mais des armes. »

Alain Hobé : « Quelque chose s’est perdu des arts, de la littérature et de la poésie, qui, précisément, nous rappellent obstinément au souvenir de l’impur et de la part informe, manquée, maudite dirait Bataille, des corps, de leurs rapports et de la pensée même. »

Véronique Bergen, se rappelant Saint-Just : « Quand les dominants comprendront qu’ils sont aussi esclaves que les dominés, la République triomphera. »

Yves Dupieux, faisant l’analyse de ce qu’il nomme le national-capitalisme : « La démocratie, c’est ce qui vient en marge. »

La revue Lignes ? L’admiration, l’amitié, la controverse.

Un document dans l’histoire des idées.

Michel Surya à Alphonse Clarou : « Lignes, pour moi, n’a pas un seul instant constitué un espace « familial », même subjectif ou rêvable. La liberté ne se concevant et ressentant par moi qu’affranchie de tout lien surdéterminé, par le sang donc pour commencer, ce qu’est, par définition, tout lien familial, pour lequel je n’éprouve décidément aucun attendrissement possible. »

Revue Lignes, Ce qui vient, avant-propos de Michel Surya, février 2024, n°72, 320 pages

Contributions de Bertrand Ogilvie, Etienne Balibar, Enzo Traverso, Susanna Lindberg, Gérard Bensussan, Christiane Vollaire, Jean-Philippe Milet, Sophie Wahnich, Philippe Corcuff, Robert Harvey, Mathilde Girard, Jacques Brou, Nicole Abravanel, François-David Sebbah, Frédéric Neyrat, Pierre-Damien Huyghe, Georges Didi-Huberman, Philippe Beck, Philippe Blanchon, Martin Crowley, Cécile Canut, Marc Nichanian, Jérôme Lèbre, André Hirt, Alain Hobé, Véronique Bergen, Yves Dupeux, Adrian May, Stéphane Massonet, Alain Jugon, Lambert Clet, Christian Prigent, Claude Calame, Emmanuel Laugier, Alphonse Clarou, Boyan Manchev, Jacob Rogozinski

Entretien de Michel Surya avec Alphonse Clarou

https://www.editions-lignes.com/

https://www.leslibraires.fr/livre/23041316-revue-lignes-n72-ce-qui-vient-collectif-collectif-nouvelles-editions-lignes?affiliate=intervalle

Laisser un commentaire