L’œil du revolver et les larmes de sperme, une lecture de Georges Bataille, par Anne-Lise Broyer, photographe

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© Anne-Lise Broyer

Dans les années 1960-1970 et dans la première moitié des années 1980, la revue d’avant-garde Tel Quel, dirigée par Philippe Sollers et Marcelin Pleynet, a décidé de reclasser l’ensemble de la bibliothèque, remplaçant le mot littérature par celui, bien moins suspect de récupération bourgeoise, d’écriture, et mettant en avant des noms jusqu’alors cachés par la forêt patrimoniale des écrivains à haute respectabilité scolaire.

Aux côtés d’Antonin Artaud et de James Joyce, apparaît de plus en plus souvent le nom de Georges Bataille, ayant élaboré sa pensée à la croisée du surréalisme, de la contre-attaque antifasciste et de l’expérience intérieure induite par la pratique de l’écriture totale.

Depuis plus de dix ans, la photographe et plasticienne Anne-Lise Broyer place son regard et ses pas dans ceux de l’auteur du Bleu du ciel, de Madame Edwarda et du Coupable.

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© Anne-Lise Broyer
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© Anne-Lise Broyer

Elle est à Vézelay, sur l’Etna, dans la forêt de Marly, à Londres, sur les bords du lac de Nemi, à Lascaux, à Barcelone, partout où s’est élaboré le cosmos bataillien.

Sous l’impulsion de l’écrivain, Anne-Lise Broyer déploie ses visions dans une dimension d’extase, de cruauté et de surréalité, que ses livres précédents n’articulaient peut-être pas aussi systématiquement et avec autant d’ampleur.

A n’en pas douter, Journal de l’œil (les globes oculaires), publié conjointement par les éditions Loco et les éditions Nonpareilles, est son grand œuvre.

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© Anne-Lise Broyer
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© Anne-Lise Broyer

Il y a chez l’amie de Pierre Michon un charme de pudeur, une noblesse et un art de l’ellipse assez éloignés des voluptés du bas matérialisme bataillien, mais qui offrent la perspective d’une lecture toute personnelle et volontiers aristocratique – en échos, en résonances, en transferts analogiques – de l’univers de l’écrivain, rencontré aussi bien dans les objets du quotidien, l’étrangeté des situations, que l’insistance des motifs structurant la vie et l’œuvre d’un homme pensant et écrivant sur les décombres des illusions humanistes (l’œuf, le sang, la forêt, les toiles de maître attaquées par le temps, les églises, le rappel des mythes).

Anne-Lise Broyer ne cherche pas à reproduire à l’identique, par la précision de ses mises en scène ou de ce que son objectif aura perçu, ce qu’elle a pu lire ou comprendre des étapes de la vie de Bataille, mais à créer un décalage, un intervalle, permettant à l’élu de Diane d’apparaître à la fois en majesté et mystère, tout en créant à la façon d’André S. Labarthe, ou de Jean-Jacques Schuhl, des dispositifs propices à l’accueil des fantômes.

Il est ici question d’ouvrir la pensée par le regard, et de construire chaque image à la fois comme un summum de sensibilité et comme une possibilité de méditation.

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© Anne-Lise Broyer

Livre à l’épaisse couverture cartonnée, Journal de l’œil (les globes oculaires) est accompagné des textes d’un excellent aéropage : Léa Bismuth, Bertrand Schmitt, Mathilde Girard, Yannick Haenel & Muriel Pic.

Léa Bismuth (lire mon article sur La besogne des images, Filigranes Editions, 2019), s’interrogeant sur l’érotique des textes liminaires chez Bataille, et sur sa propre préface, évoque avec admiration les « images insensées d’Anne-Lise Broyer », et l’anomalie troublante des larmes de sperme, ou de lait, sur le visage d’une artiste engagée dans «une tâche de traduction active, révélante, délirante, du passage d’un flux d’écriture d’un corps dans un autre ».

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© Anne-Lise Broyer

Il y a en effet dans ses images quelque chose de scellé attendant de se libérer, une puissance d’absence agissante comme dans les photographies de la campagne française de Magdi Senadji.

Anne-Lise Broyer regarde beaucoup les arbres, les bosquets, les sols – tout cet humus où s’enfoncent les chaussures à talons hauts -, les visages, les lignes sinueuses métaphorisant l’inattendu du destin.

Sur le chemin, il y a un chat mort, une chouette morte, un grand silence.

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© Anne-Lise Broyer
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© Anne-Lise Broyer

« Vous vous dites que le luxe est la mort attachée par la patte, par le poignet, lance la philosophe Mathilde Girard. Tout ce qu’on veut posséder. »

Sur le chemin, il y a le cadavre d’un sacrifié, un crime commis en commun qu’il faut absolument cacher à tous les autres, les non-initiés – Bataille appelle Acéphale cette communauté des coupables que la transgression du tabou exauce.

A l’instar de Georges Bataille à la fin de sa vie, Anne-Lise Broyer la solitaire, la silencieuse, cherche les signes du merveilleux, du miraculeux, dans la déchirure, le bois fendu, les yeux clos, les portes entrebâillées, les peaux écorchées, les robes en lévitation et les feuilles tombées en masse.

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© Anne-Lise Broyer

« Georges Bataille, après la Seconde Guerre mondiale, précise superbement Yannick Haenel, renonce à fonder des revues, à mener des guerres : il passe de la communauté à la solitude. Ce qui a lieu sous son nom relève d’un immense projet qui consiste à tout reprendre. Bataille est sans doute l’un des premiers à comprendre que l’époque des Temps modernes est achevée et qu’avec cet achèvement s’ouvre une autre époque où le planétaire se met en jeu lui-même. »

Avec son Journal de l’œil, Anne-Lise Broyer approfondit les métamorphoses de son regard, tout en s’autorisant probablement de nouveaux départs, dans l’affection et le bruit neuf.

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Anne-Lise Broyer, Journal de l’œil (les globes oculaires), textes de Léa Bismuth, Bertrand Schmitt, Mathilde Girard, Yannick Haenel & Muriel Pic, Editions Loco-Nonpareilles , 2019, 240 pages + insert d’un 4 pages – 124 reproductions en quadrichromie

Editions Loco

Editions Nonpareilles

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© Anne-Lise Broyer

Anne-Lise Broyer

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Exposition à la galerie Folia (Paris) du 19 juillet au 7 septembre 2019

Galerie Folia

Exposition au Musée National Eugène-Delacroix du 14 mai au 30 septembre 2019

Musée Delacroix

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© Anne-Lise Broyer

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