Les rayons différés d’une étoile, un frère absent, par Alexandre Bergamini, écrivain

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« Vivian aurait 57 ans aujourd’hui. Que reste-t-il de lui ? Que reste-t-il des vivants qui ont habité nos vies et qui les ont comblées de leur présence ? Comment faire avec leur mort, avec leur perte et leur absence ? Ne plus évoquer leur existence qu’en secret, la nuit, au cœur de notre solitude ? Parler d’eux à table, trinquer en leurs noms ? (…) Il m’aura fallu plus de vingt ans pour prononcer ces mots simples et définitifs : Vivian est mort. Je disais qu’il avait disparu. Le suicide est une mort à fragmentation dans le cœur des survivants. Une détonation ne finit pas de résonner dans le silence. »

La littérature est une entreprise magique de réconciliation des vivants et des morts, non pas une façon supérieure de pallier leur absence par le château troué des phrases associées, mais d’aller très avant dans le royaume des ombres.

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J’ai d’abord découvert Alexandre Bergamini par la beauté des titres de ses œuvres : Casa Central (La Fosse aux ours, 2002), Autopsie du sauvage (Dumerchez, 2003), Retourner l’infâme (Zulma, 2005), Cargo Mélancolie (Zulma, 2008), Asile (Dumerchez, 2011), Sang damné (Seuil, 2011), Nue india (Arléa, 2014), Quelques roses sauvages (Arléa, 2015).

Son dernier opus, Le livre de Vivian 1962-1980, est un hommage à un frère disparu, mort, suicidé.

Magnifiquement écrit, notamment en ses termes initiaux et finaux, cet ouvrage, pensé comme la rencontre du mythe, de la quotidienneté et de la blessure intime, est la métamorphose en livre d’une boite à chaussures contenant quatre-vingt photographies.

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La première scène, saisissante, de profond mystère, est un voyage à deux à Mycènes, à la recherche de la tombe d’Agamemnon, dans un site encore dépeuplé.

« Sans le savoir, je me tenais au bord de l’ombre du frère que j’aimais et qui s’apprêtait à partir, devenant ainsi une ombre des Enfers. »

Alexandre Bergamini écrit son frère, pour le chasser de son esprit, et le retrouver autrement, ailleurs, plus loin que la déchirure.

Les photos défilent, comme on entre dans l’aporie, en entreprenant l’anamnèse d’un quasi inconnu à partir d’archives généralement floues, comme on entrevoit les signes d’une rupture, d’un exil, d’un départ impossible à imaginer et pourtant prochain.

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Pour essayer de comprendre ce qui ne se comprend pas, il y a les témoins majeurs, les maîtres du voyage intérieur, Franz Kafka, Roland Barthes, Jean Genet, Arthur Rimbaud.

Elsa Morante, dans La vie est l’expérience de la séparation : « Il y a des gens qui nous manquent tout le temps, tous les jours, pour toute la vie. Ils nous manquaient déjà de leur vivant quand ils n’étaient pas là, mais on savait qu’on pouvait les rejoindre à un moment. Vieillir sans eux, c’est comprendre et accepter qu’on ne peut plus les rejoindre, définitivement, et que ce sera comme ça pour toute la vie qui nous reste. Et on se demande, je me demande parfois, si je n’aurais pas mieux fait de disparaître avec eux, que de vivre ainsi leur absence. »

Des images, des objets, des souvenirs.

Des scènes retrouvées, dépliées.

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Tout est scruté, tout fait sens, tout interroge, tout sera peut-être bientôt pardonné.

« Deux photographies de Vivian en colonie de vacances. La première en couleur, à l’heure de la sieste, Vivian allongé dans un pré sur un lit de camp à fleurs, à l’ombre, en short, torse-nu, il sourit. Une toile de tente derrière lui. D’autres jambes sur d’autres lits de camp, coupées par le cadre. »

Alexandre Bergamini se souvient, et transmet à jamais le rire triste d’une ombre.

« Un portrait en noir et blanc de Vivian sur les marches du gymnase de B. Son K-way sur le bras, en pull, une écharpe et un bonnet en laine, il parle, fait un geste de la main comme s’il attrapait une balle. Main ouverte et écartée vers les autres. Visage de ses dix-huit ans.

D’autres photos d’un match de handball dans ce gymnase où Vivian est au centre. Au centre de la défense, au centre de l’attaque, au centre de la discussion. »

Les gendarmes ont enquêté. Leur rapport est précis, informé, respectueux.

Des faits, des phrases adéquates.

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De la police devenant littérature : « Vivian était l’aîné de trois enfants. Il règne une excellente ambiance dans la famille. Les parents sont des gens très ouverts qui ont d’excellentes relations avec chacun des trois fils. Une confiance totale et réciproque existait entre les parents et les enfants. »

Un garçon décrit comme timide a mis fin à ses jours.

L’amour existe mais il ne suffit pas toujours.

Témoignage de ses professeurs, de son entraîneur de judo, de sa petite amie, de sa mère, de son père.

Des photos muettes se mettent à parler, faisant trembler le silence.

Revenu de l’île prison de Sakhaline, Anton Tchekhov nous regarde, qui en sait plus que quiconque sur l’infâmie, la misère et la destruction de l’homme par l’homme.

Quelqu’un est là, terriblement présent dans sa grandeur mélancolique.

Mais, attention à ne pas nous abêtir devant le spectacle de notre propre image multipliée à l’envi : « Avec le daguerréotype, prévient Kierkegaard en 1854, chacun pourra faire faire son portrait, chose autrefois réservée aux notables ; en même temps, tout est fait pour que nous nous ressemblions tous, si bien que nous n’aurons plus besoin que d’un seul portrait. »

Vivian perdu-retrouvé se relève dans sa singularité, son énigme, sa métempsychose indienne, et dans l’énergétique de la matière analogique.

Au Japon, où les vivants n’oublient pas de dialoguer avec les morts, Alexandre Bergamini a retrouvé son frère, comme s’il s’agissait de sa terre natale.

Son livre est un très beau séjour dans le monde flottant des images et de la mémoire.

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Alexandre Bergamini, Le livre de Vivian 1962-1980, Preuves et traces, Médiapop Editions, 2020, 140 pages

Médiapop Editions

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