Jean Paulhan et Henri Pourrat, une amitié en toutes lettres

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Jean Paulhan et Henri Pourrat

« Si l’homme ne reste pas en liaison avec les choses naturelles, il se déshumanise. »

Effet de la terreur sanitaire actuelle, j’ai reclassé plusieurs pans de ma bibliothèque – celle du bas, deuxième porte à gauche -, et rassemblé en bonne place quelques livres de Jean Paulhan, d’abord Les fleurs de Tarbes (mais attention, les numéros de Tel Quel ne sont pas loin) et Braque le patron, puis La peinture moderne et le secret mal gardé, La peinture cubiste et l’étonnant L’expérience du proverbe (tiré de sa thèse de doctorat, non achevée alors que rédigée pour une très grande part, sur la « sémantique des proverbes malgaches »).

Il y a là beaucoup d’intelligence, et des phrases qui sauvent.

Je leur adjoindrai bientôt le beau volume de la correspondance (1920-1959) avec le poète auvergnat Henri Pourrat (568 lettres sur 1100), sorti un mois avant le confinement, autant dire quasiment mort-né-ressuscité.

C’est pour moi une manière d’autobiographie éclatée de l’auteur de Fautrier l’enragé (1949).

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© Serge Airoldi

Débutant aux alentours des années 1920, Henri Pourrat ayant accepté de rédiger des notes pour la NRF, que dirigera Jean Paulhan après André Gide, Jacques Rivière et Gaston Gallimard – de 1940 à 1943, Pierre Drieu La Rochelle est aux commandes, mais la revue cessera de paraître pour faits de collaboration de 1944 à 1953 – cette correspondance concerne essentiellement le cheminement littéraire de chacun des deux auteurs, et la vie de la revue, comme de la maison d’édition qui la porte.

Paulhan, le 15 juin 1920 : « Ne pensez-vous pas que serait bien de donner dans chaque numéro une page d’un vieil auteur, inconnue ou tout à fait oubliée. En voyez-vous, que vous aimeriez citer. – Aussi, ne faudrait-il pas donner, sur beaucoup de livres auxquels on ne consacre pas une note, une notule au moins de quelques lignes. Il me semble que cela ferait la revue plus vivante. – Ne voyez-vous pas d’autres réformes possibles ? »

Le 12 février 1921 : « L’on m’offre de devenir secrétaire général de la NRF (revue et éditions). Ça m’embarrasse. Ma sémantique ne fait pas de bonds. J’ai passé le dimanche dans les bois et Paul Eluard m’a apporté un caméléon de Tunisie. »

Oui, Jean Paulhan est fasciné par les lézards, les salamandres, les caméléons, les orvets, plus surréaliste qu’on ne le croit parfois, quand on l’imagine tenu par le costume du grand éditeur parisien. Le 28 mai 1921 : « Je suis venu me reposer quelques jours près de la forêt de Marly où j’ai froid ou chaud, je lis Montaigne, j’ai pris un petit écureuil naturellement apprivoisé qui ne dort nulle part ailleurs que dans ma poche, déchiquette une noisette ou bois du lait, éternue, se rendort. »

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© Serge Airoldi

Le 7 janvier 1925 : « Reçois-tu La Révolution surréaliste ? Je passe parfois devant l’hôtel de la rue de Grenelle, dans lequel Aragon, ou Breton, attend, chaque après-midi, les « sujets ». Il en vient. Le deuxième numéro défendra le droit aux stupéfiants. C’est l’écueil le plus facile. »

Pourrat (1887-1959), ce sont les romans Mauvais garçon et La Cité perdue, une vaste collecte de contes populaires entreprise après-guerre, mais aussi un regard bienveillant dans les colonnes de la NRF sur des ouvrages où la nature comme manifestation de la gloire de Dieu et la vie des hommes jouent un rôle prépondérant, dans une défense d’une paysannerie ouverte, fraternelle.

On rencontre dans cet échange de lettres un homme souvent accablé par la maladie, les soucis familiaux ou le deuil, mais aussi très attentif à ses enfants (sa fille aînée meurt en 1940), sa maison, son jardin, l’environnement immédiat, la campagne.

Paulhan quant à lui est essentiellement à Paris, inscrit totalement dans le milieu littéraire, curieux de tout, très mobile intellectuellement, très informé.

Le 31 mai 1931 : « J’ai vu hier Planté. Il me dit ce bruit qui court dans les milieux officiels : coup d’état hitlérien en Allemagne d’ici six mois (Bien qu’Hitler-Hugenberg soient ruinés oar le krach de la Danat, ou peu s’en faut.) Réaction communiste, bientôt soutenue par l’armée rouge. Une armée franco-anglaise vient au secours de la bourgeoisie allemande. Enfin, flots de sang en Allemagne (comme l’a prédit, je le crains, Karl Marx). »

Traversée dans l’inquiétude et les peines du temps de la guerre – gaullisme et/ou maréchalisme – puis de l’épuration, mais l’emportent sur la politique les considérations sur la revue, sa composition, sa place dans la vie culturelle, son rayonnement, et le point de vue des amis sur les nombreux ouvrages à chroniquer (nombre d’auteurs sont aujourd’hui très oubliés).

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© Serge Airoldi

Henri Pourrat, le 23 décembre 1928 : « Sur la supposition de Leopardi : dès qu’on la pousse un peu, on arrive en somme à l’absurde. Et je crois qu’il en est ainsi de toutes les suppositions, car enfin on voit au bout du compte que les choses ne pouvaient pas être autrement qu’elles sont. »

Croyant, catholique, Pourrat n’est pas de ces écrivains de l’absurde prenant pour point de départ l’exil et l’incommunicabilité. Sans être prosélyte, il aspire à transmettre la paix.

Le 21 janvier à Jean Paulhan : « T’es-tu bien débarrassé de ta grippe ? Il y a beaucoup de malades ici. Je ne vais point mal bien que nous soyons toujours sous les neiges, et qu’il dégèle et regèle quatre ou cinq fois par semaine. Des brouillards blancs à odeur d’eau, ou bien le ciel nu, la plaine sous une croûte de neige miroitante, et les montagnes de la Haute-Loire, au fond, exactement en lumière bleue, un bleu étincelant comme de l’argent. »

La description n’est-elle pas superbe ?

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© Serge Airoldi

Passent dans cette correspondance les fantômes – voir le précieux index des noms en fin de volume – de Gide, de Rivière, de Valéry, de Claudel, de Giono, de Cocteau, de Ramuz, de Bosco, de Daumal, de Larbaud, de Thibaudet, de Supervielle à Port-Cros, de Vialatte, futur traducteur de Kafka, de Blanchot.

Paulhan, le 18 mai 1931 : « Europe commence la publication du nouveau roman de Giono. Le matin à dix heures Gallimard téléphone à Guéhenno : vous mettez le copyright NRF, bien entendu. Le soir c’est Grasset : n’oubliez pas le copyright Grasset. Là-dessus on s’interroge, on discute, on va peut-être jusqu’à s’injurier. Il se découvre le soir que Giono a promis par contrat six prochains romans à la NRF (en échange d’une mensualité de 2000 francs) et ses cinq prochains romans à Grasset (en échange d’une autre mensualité). Mais le contrat Gallimard est de 1927, le contrat de Grasset de 1929. C’est Gallimard qui l’emporte. Tout ceci est entre nous. Je crois qu’il n’y aura ni scandale, ni procès. Et que Giono a cru honnêtement qu’il achèverait douze romans en quelques mois. Mais Grasset tempête et écrit au pauvre G. des lettres terribles. »

Le 13 avril 1932 : « Connais-tu un peu la médecine chinoise et le traitement par des aiguilles enfoncées dans des parties choisies du corps ? (Artaud est en train de le suivre.)»

Henri Pourrat, s’interrogeant sur l’art du roman, le 1er juillet 1934 : « J’aurais voulu déplacer un peu les problèmes habituels du roman, en trouver d’autres qu’on néglige d’habitude, et plus ordinaire, plus vrais : ainsi traiter la difficulté de bien se servir de son imagination, de sortir des idées de la jeunesse, pour arriver au vrai des choses et des gens. Difficulté aussi de se mêler au jeu de la comédie humaine, de ce guignol, de l’accepter ou de le rejeter. Seulement, c’est peut-être une erreur. Comment arriver à passionner cela ? Et un roman qui n’est pas passionné, où le drame n’est tout de même pas un vrai drame, engageant très fort les personnages, est-ce encore un roman ? »

Le mot « guignol » m’alerte. La solution n’est-elle pas trouvée par Louis-Ferdinand Céline? Tout passionner par le style, et les personnages sculptés à l’os, comme en caricature.

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© Serge Airoldi

L’amitié se poursuit, Paulhan se tourne davantage vers la peinture, vers Braque, vers le cubisme, vers les sources de l’art moderne.

La NRF est interdite, puis renaît avec un N en plus : Nouvelle Nouvelle Revue Française.

Il y a des rides apparues, et des disparus : « La mort de Bousquet m’a été dure [le 28 septembre 1950]. Je rentre de Carcassonne, où l’on gardera intacte sa chambre avec autour du lit ses tableaux et ses livres. Que de discussions autour de lui, il y a dix ans, avec Benda, Aragon, Elsa Triolet. Tout cela est loin, et le lit à présent semble minuscule. »

Et puis, cette remarque, qui m’enchante, d’Henri Pourrat, le 9 septembre 1935, de Le Vernet-la-Varenne : « C’est une grande année de champignons ; les facteurs dans leur tournée en remplissent leur sac. »

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Jean Paulhan – Henri Pourrat, Correspondance 1920 – 1959, édition établie par Claude Dallet et Michel Lioure, avec la collaboration d’Anne-Marie Lauras, Gallimard, Les Cahiers de la NRF, 2020, 816 pages

Site Gallimard

Merci à Serge Airoldi, écrivain, artiste moderne, de m’avoir transmis des images de ses compositions plastiques – parce que ces trois-là se seraient certainement très bien entendus, et que l’on peut être ami avec des défunts que l’on n’a pas connus

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Se procurer le volume de la correspondance Jean Paulhan – Henri Pourrat

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