L’enfer, et la délivrance, par Didier Ben Loulou, photographe, écrivain

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Judée ©Didier Ben Loulou

« Nous avançons devant cette chose effroyable que l’on n’ose nommer. Il va être de plus en plus difficile de se délivrer de l’enfer… »

Je n’ai lu que deux fois Une année de solitude, journal – janvier 2020 / 2021 – de Didier Ben Loulou (Arnaud Bizalion Editeur), mais je sais que ce livre va rester longtemps près de moi, comme un secours, tant il touche exactement mes propres points d’exil, mon désir d’amour fou (ou rien), la logique de ma destinerrance spirituelle, mon refus des coteries, ma fascination pour la rencontre entre le minuscule et l’Histoire.

Composé de paragraphes décalés, à la façon d’un Talmud égaré, Une année de solitude est un texte introspectif questionnant à la fois la persistance de la lettre hébraïque à travers le temps, la nécessité de l’art photographique – comme dessaisissement et révélation d’un très haut dans le moindre -, l’amour comme déchirure et quête absolue.  

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Judée ©Didier Ben Loulou

C’est une bataille spirituelle, une confiance envers les desseins secrets de la Providence, une initiation au simple comme puissance : une branche d’amandier, le bleu d’une tombe de Galilée, un berger aux mains usées, un chat sauvage.

Nous sommes à Jérusalem, et plus largement en Judée, qu’arpente en tous sens le marcheur muni de son Hasselblad pour un nouveau projet photographique, et quelquefois à Paris, auprès d’une maman très âgée, et vaillante.

Une année de solitude entrelace plusieurs voix intérieures, des notations au rythme de la marche, des phrases de dimension initiatique, des conseils pour reprendre vie.

Comme chez Mahmoud Darwich quelquefois, le narrateur s’adresse à lui-même à la deuxième personne du singulier : « Tu cherches, depuis ton retour, cette vérité élémentaire dans ces paysages silencieux où la lumière semble émaner des choses mêmes. L’hiver éclaire de l’intérieur la nature grâce à ce dénuement, à cette pauvreté. Une ouverture soudaine te semble possible sur un nouvel horizon. Tout est purifié. Aujourd’hui, tu as besoin de silence, d’air et de marcher pour que quelque chose naisse de ce presque rien. »

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Judée ©Didier Ben Loulou

L’aimée a rompu les amarres, il faut, contre les spirales épuisantes de la dépression, retrouver de la vitalité, discuter avec un vieux rabbi, se mettre en quête, inlassablement, de ces moments où, malgré tout, l’accord se fait, avec et par un paysage, avec et par une lumière, avec et par un visage.  

« Dans certaines fresques de Pompéi, on remarque des portions d’espace offertes à la contemplation. Ce que tu recherches, ces derniers temps, c’est ce paysage distinct du territoire ou de la notion d’environnement, le côté sensible de la relation homme-milieu, cette interface entre toi et la nature. Il y a encore quelque chose de plus, ces lieux que tu traverses sont investis comme d’une fonction rituelle. Tu leur demandes de parler de l’indicible. »

La présence divine (shekina) oui, mais loin du religieux mortifère, dans la nature comme joie, espérance, gratuité, étincelles de vérité dont l’artiste de nécessité sera le témoin pour tous.

Il faut pour photographier l’intensité de cette abondance dans l’élémentaire une confiance dans la profondeur de la solitude, une endurance spéciale, et le soutien des lettres, des mots, des phrases.

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Judée ©Didier Ben Loulou

Le confinement arrive, la catastrophe s’approfondit, ainsi que les mesures d’exception, mais il y a la fête de Pourim, l’énigme de la lumière dans la flamme des bougies de Hanoucca, l’énergie de jeunes voisins faisant de la musique sur leur balcon.  

On arrache des oliviers, des cyprès, le saccage des lieux immémoriaux se poursuit – politique de colonisation et de bétonnage de Netanyahu -, le mal d’enlaidissement volontaire est sacrilège, il faut cependant tenir sur le mystère de ce qui féconde le présent.

Résolution : « Trace-toi une bonne fois pour toutes un cercle de feu autour de toi et n’en sors plus. Voilà ce que tu te dis de plus en plus. »

On patiente, on se désespère, et puis soudain ce que l’on n’attendait plus vient à soi, comme le rappel d’une évidence, d’un exode par l’extase.

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Judée ©Didier Ben Loulou

Mener une vie humble, se dépouiller, posséder le minimum, manger frugalement, se méfier de l’orgueil, accueillir l’infime comme un tout, chercher la paix, le shalom, l’hesychia, l’apaisement réparateur, avant que les questions ne se relancent.

En n’oubliant surtout pas les paroles du vieux rabbi : « La pire des fautes, c’est d’être coupable d’une chance qu’on n’a pas su saisir, d’un bonheur qu’on n’a pas su accueillir, et de garder ce goût de cendre tout au long de sa vie. Par exemple, quand tu as trouvé cette éventuelle note juste (il me regarde), cette personne qui pourrait s’accorder à ta vie et pout des raisons stupides il y a refus, scission, séparation, voilà le plus grand des péchés. C’est mépriser ce que la providence nous offre, car vois-tu se vouloir seul n’est que vanité et poursuite du vent. »

Nous passons, la vie recommence à chaque instant, avec ou sans nous, et l’amour se déclare.

Vendredi 29 mai : « A chaque épreuve que tu traverses, l’homme mort en toi attend l’homme vivant. »

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Judée ©Didier Ben Loulou

La fatigue du promeneur solitaire à le recherche d’une autre ouverture au monde est immense, qui ne peut se consoler qu’avec un peu de lecture (essentiellement de la poésie), un verre de raki, ou une photographie juste comme un acte de réveil.

« Partout, tu vois les temps de la fin, nous y sommes. Vingt minutes de RER te suffisent. Tu sors à la station Luxembourg et la question est : Combien de temps reste-t-il à l’humanité ? »

Mehr Licht !  Mehr Licht ! Mehr Licht !

La brûlure d’une présence.

« Besoin de marcher en Judée, de reprendre ton travail (comme si le temps n’existait que grâce à ton quotidien à Jérusalem), de rentrer fourbu après une matinée à errer sur tes collines. Tu ressens alors cette certitude d’être, inconnue à Paris, où les gens, pour la plupart, t’indiffèrent, tu es devenu un autre, un étranger… »

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Judée ©Didier Ben Loulou

Un clandestin, un illuminé, un ermite élégiaque, dans l’obscurité qui vient, la contrefaçon permanente, le manque de noblesse, la « peste de tristesse qu’on déverse en continu pour nous étouffer ».

Lui, contre les marchands de néant : « N’oublie jamais le sens du sacré dans le moindre de tes gestes. »

Et la possibilité des jours limpides.

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Didier Ben Loulou, Une année de solitude, conception graphique et maquette Emmanuelle Ancona, Arnaud Bizalion Editeur, 2021, 204 pages

Arnaud Bizalion Editeur

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Judée ©Didier Ben Loulou

Didier Ben Loulou – site

Didier Ben Loulou exposera Mémoires des lettres à la Biennale d’Autun (Saône-et-Loire) du 16 juillet au 1er août 2021

Site de la Biennale d’Autun

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