Un homme-livre, François Truffaut cinéaste, une correspondance

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« Genet est l’écrivain le plus discret, le plus orgueilleux, le plus rigoureux, le plus meurtri sûrement. Cette comédie sociale que sont obligés de jouer les gens quand ils deviennent connus, il est celui qui l’a jouée le moins. »

Comme bon nombre de ses amis de la Nouvelle Vague qui l’étaient (Jacques Rivette, Maurice Schérer dit Eric Rohmer, Chris Marker), François Truffaut l’autodidacte rêvait d’être écrivain.

Il fut un cinéaste qui écrivit beaucoup, et donna à l’écrit une place très importante dans chacun de ses films.

« Je sévigne, écrivait-il l’été 1945 à son grand ami Robert Lachenay, tu sévignes, nous sévignons. »

Sa correspondance, conservée essentiellement dans le Fonds François Truffaut de la Cinémathèque française, comporte des milliers de lettres – les amateurs connaissent sûrement l’imposant volume publié chez Hatier en 1988, partie immergée de l’iceberg -, objet pour les plis, missives et longues réflexions envoyées aux écrivains qu’il chérissait (Jean Cocteau, Jean Genet, Jacques Audiberti), qu’il souhaitait contacter ou qui venaient à lui, d’une édition établie et présentée par le chercheur Bernard Bastide, qui paraît aujourd’hui aux éditions Gallimard.

On se demande certains matins s’il y a quelqu’un, ou quelques-uns.

En ouvrant cette Correspondance avec des écrivains (1948-1984), plus aucun doute n’est possible.

« Plutôt que des adaptations littéraires, confie-t-il en 1971, je faisais des « hommages filmés » à des livres que j’aimais. »

Bernard Bastide repère dans cette importante masse d’écrits plusieurs catégories ou grandes familles de correspondants : les historiques cités ci-dessus (immense admiration aussi pour Louise de Vilmorin), à qui joindre des écrivains rejetés pour faits de collaboration (Lucien Rebatet, Claude Elsen, Félicien Marceau) ; les auteurs adaptés, dont Henri Pierre Roché que Truffaut fera connaître et qui aura un succès quasi mondial ; les écrivains de la Série Noire (David Goodis, William Irish, Charles Williams), les directeurs de collection et les auteurs célèbres (Georges Simenon, Jean-Paul Sartre, Romain Gary, Pierre Klossowski, Marguerite Duras) ; ceux qu’il encourage (Serge Rezvani, Bernard Gheur).

Mais écoutons-le.

Le 10 novembre 1948 à Jean Cocteau  avec qui il cherche à faire connaissance : « Ici, pas de flatteries, pas de bla bla bla d’usage, pas non plus de ces formules clichés qui n’ont pour résultat que de dissimuler la véritable personnalité de celui qui les emploie. »

Jean Genet lui écrit en 1951 ces mots bouleversants : « Mon cher François, n’en soyez pas blessé mais quand je vous ai vu entrer dans ma chambre, j’ai cru me voir – presque d’une façon hallucinante – quand j’avais 19 ans. J’espère que vous garderez longtemps cette gravité du regard et cette façon simple et un peu malheureuse de vous exprimer. Vous pouvez compter sur moi. »

Passent, accompagnant la sortie des Cahiers du cinéma, des noms de films ayant fait la gloire du septième art : La rivière sans retour, Robinson Crusoé (Buñuel), Monkey Business, Tant qu’il y aura des hommes, Notorious, La Comtesse aux pieds nus, Lola Montès, Le Bandit (Ulmer)… et bien entendu l’ensemble des films du cinéaste, Les Mistons, Les 400 coups, Tirez sur le pianiste, La peau douce… 

A Jacques Audiberti, entré comme rédacteur régulier aux Cahiers : « Je me permets de vous signaler La Belle et le Voleur, film japonais érotique. »

Lettre du Père jésuite Jean Mambrino datée d’avril-mai 1955 (elle est intégralement éblouissante, comme l’ensemble des autres, peut-être les plus belles reçues au cours du temps) : « Rear Window ou de l’assassinat comme exercice spirituel. Voilà pourquoi si Hitch est un moraliste prodigieux, il ne relève pas de l’attitude morale des puritains mais de celle de Bourdaloue [1632-1704], dont la sévérité excessive ne naît pas de la crainte mais de l’amour. Bourdaloue fouaille impitoyablement l’érotisme, l’égotisme de la cour Louis-quatorzième, et cette solitude des apparences, cet ordre pompeux et raffiné dont l’image hitchcockienne serait la saleté des corps sous le luxe des vêtements. »

Plus loin, du même (début 1956) : « Il y a en Rivette [Truffaut parle alors de lui comme de son meilleur ami], il me semble, une intelligence incandescente, dans son art une violence riche, lucide, et d’autant plus intense qu’elle est cachée. »

Les correspondants prestigieux, ou qui le deviendront, se succèdent :  Christian Bourgois, alors au service militaire (1956), Fernand Deligny (François salue ses chèvres paissant du côté de Saint-Jean-du-Gard), Elie Wiesel, Henry Miller (« dans la solitude totale » à Pacific Palisades, California), Romain Gary, Ray Bradbury, Marcel Duhamel, François Weyergans, Marguerite Duras, Jean-Louis Bory, Robert Sabatier, François-Régis Bastide, Jean Cayrol, Jean-Paul Sartre, Jean Hugo, Jean-Marc Roberts, Graham Greene, Jorge Semprun, Milan Kundera, Hervé Guibert (article pour Le Monde – bonjour Yvonne Baby), Pierre Klossowski.

Cocteau le 2 décembre 1957 (Truffaut, qu’il appellera « très chéri », lui proposera de participer au financement du Testament d’Orphée, quand il le nomme « Mon Prince ») : « J’ai la chance d’avoir dans ma chambre de campagne une de ces petites toiles de Renoir où Jean tire la langue sur sa besogne d’écolier. Or, chaque fois que j’assiste à un film de Jean Renoir ou à une de ses pièces (à vrai dire je n’en connais qu’une), je trouve admirable qu’il reste fidèle à cette image, protège son cœur d’enfant et l’enveloppe de cette irisation de fruit au soleil. »

Audiberti, décembre 1957 : « Je ne voudrais pas avoir l’air de forcer sur la rhubarbe mais, franchement, votre talent de polémiste, l’esprit, la clarté, la dure et imprévisible estime que vous déployez si souvent, comment ne pas y applaudir ! »

François Truffaut à Jean Mambrino, le 28 octobre 1961 : « Jules et Jim m’a véritablement épuisé. J’ai eu raison d’attendre pour le tourner, car c’est, de mes trois films, celui qui était le plus difficile à faire. Sur une donnée très scabreuse, c’est un film que je crois profondément moral, ne serait-ce que par l’épouvantable tristesse qui s’en dégage. C’est la troisième fois que cela m’arrive : commencer un film en imaginant qu’il sera amusant et m’apercevoir en cours de route qu’il n’est sauvable que par la tristesse. (…) Godard est très désemparé par l’échec de son dernier film [le pourtant superbe Une femme est une femme] ; il a renoncé à Mouchette et il cherche un sujet pour Anna Karina, qui est devenue, en quelques mois, son unique raison de vivre. »

Cette lettre de rupture, terrible, de Jean Genet (24 novembre 1962) : « Hier je vous demandais de rendre service à un jeune Marocain un peu égaré, mais vous l’avez fait attendre une heure ½. Je vous ai donc foutu à la porte. Pour son hygiène morale, c’était bien qu’il voie comment se tiennent les gens de cinéma et comment on doit les traiter : de tout mon cœur, François, je regrette que vous en ayez appris et tenu le rôle, parce que je vous aimais bien. Abdallah a lu votre lettre, il ne vous téléphonera pas. Cette première attente d’une heure ½ lui fait redouter ce que pourraient être les suivantes. Laissez monter à votre tête toute la gloriole rigolote que vous voudrez, mais lâchez les mauvaises manières, François, et rôdez toujours un peu boulevard de Clichy, il arrive que j’aie besoin de mille balles. » 

Le cinéaste enchaîne les films, difficultés, échecs (Les Deux Anglaises et le Continent) et réussites (Le Dernier Métro), de plus en plus sollicité par des écrivains souhaitant travailler avec lui.

Si François Truffaut ne publia pas de roman, il n’en fut pas moins écrivain – on le comprend aisément à la lecture de cette ample correspondance – son fameux Hitchcock-Truffaut, mis à jour en 1983 un avant sa mort, pouvant être considéré comme son œuvre littéraire majeure.

En rendant hommage à son père spirituel, André Bazin.  

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François Truffaut, Correspondance avec des écrivains (1948-1984), édition établie et présentée par Bernard Bastide, Gallimard, 528 pages

Truffaut – site Gallimard

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Se procurer Correspondance avec des écrivains 1948-1984

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