Jean Ristat, Charles Dobzynski, Chawqî Baghdâdî, trois poètes contre la frérocité

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On peut se demander d’emblée ce que ces trois noms ont de commun, mais puisque les voilà rassemblés par hasard sur ma table de travail, peut-être faut-il tenter de les faire se rencontrer.

Chawqî Baghdâdî est un poète syrien de bientôt 90 ans vivant à Damas, extrêmement populaire dans le monde arabe, et aujourd’hui « sidéré d’être toujours en vie alors qu’autour de lui meurent les enfants » (Eglal Errera).

Charles Dobzynski est un poète d’origine polonaise né en 1929 à Kaluszyn, ville essentiellement juive martyrisée par les nazis. Caché en France durant la guerre, il consacra sa vie à l’écriture, animant avec la plus grande conviction les revues Action poétique et Europe, se liant avec les plus éminents poètes de son temps (Paul Eluard, Tristan Tzara, Aragon, Nâzim Hikmet…) et élaborant une œuvre personnelle d’une ampleur considérable tout en sachant se déjouer par sa diversité, sa curiosité, ses déplacements perpétuels, ses talents de traducteur, des pièges du poétisme, plaçant « la question de l’identité juive sous le signe de l’altérité » (Jean-Baptiste Para), et non sans humour parfois.

Jean Ristat est un poète né en 1943, directeur de revue (Digraphe, Les Lettres françaises), exécuteur testamentaire de l’œuvre de Louis Aragon, et homme engagé n’ayant pas abandonné la notion de révolution.

De Chawqï Baghdâdî, on peut lire, dans On te demande comment va Damas (Alidades, 2017), poèmes extraits du recueil inédit La République de la peur, parvenus à Claude Krul, leur traducteur, protégés par un cahier d’écolier : « Ils causent, pilonnent, / et moi, seul dans l’antre de la peur, / je regarde par les fissures / les bâtisses jaunes qui m’appellent / à venir vivre avec leurs fous. »

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« Rien de plus simple, ici, / que de mourir. / Mais moi, ici, / je ne suis pas encore mort. / Qu’ai-je donc fait / pour ainsi sauver ma peau ? »

« Où aller / pour fuir les caméras ? / Où me réfugier / pour échapper aux filets des mouchards ? / Les rues sont hantées, / les ruelles espionnées, / les lettres caviardées, / les tambours étouffent / les plaintes des violons / et les murmures des crépuscules rougeoyant. »

« Qui a versé du poison / dans les livres d’école / et prétendu qu’ils étaient / l’espoir de tous les malheureux ? »

Ce sont des poèmes à déclamer, écrits pour la plupart en vers libres, disant les blessures d’un pays, d’un homme, d’une conscience n’acceptant pas le mal pour le mal.

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Louis Aragon

Ô vous qui dormez dans les étoiles enchaînés, de Jean Ristat (édition accompagnée de dessins originaux de Gianni Burattoni) est un recueil en trois parties, commençant par l’Eloge funèbre de Monsieur Martinoty, écrivain, essayiste, metteur en scène d’opéra, passeur, notamment d’œuvres baroques et contemporaines lorsqu’il fut nommé en 1986 administrateur général de l’Opéra de Paris.

Jean-Louis Martinoty était pour Jean Ristat un autre lui-même. Le lyrisme de son éloge peut donc être compris comme un double deuil  – André Malraux célébrant Jean Moulin.

« ô vous qui dormez dans les étoiles enchaînés / Ombres ombres aimées que me voulez-vous / Je marche parmi les ruines et je cherche encore / Au ciel la lumière dans la nuit une poche / Vide / Pourtant »

La mort laisse aux aimés le soin du souvenir.

« Mélisande a perdu la sa bague dans l’eau d’une / Fontaine avant de mourir comme aragon / J’ai les yeux brûlés »

Les enjambements font basculer le corps, perdre l’équilibre, le retrouver.

« Tout / En moi / Etrangement / S’éteint et / Attend »

C’est en poète fidèle à la mémoire de son art que Jean Ristat a mené sa vie, et la mènera jusqu’au bout.

« Le voici donc l’homme que le feu abandonne / Ce corps autrefois la proie des songes d’un dieu / Moqueur qui tel le vaillant Ulysse rêve / Nu dans son Ithaque désormais immobile / Dans le silence de la mémoire et le ciel / Des peintures le voici donc l’homme à tous les / Hommes pareil rendu à son destin fatal »

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Jean-Louis Martinoty

La deuxième partie intitulée Le pays des ombres est écrit du pays de la douleur des Oradour-sur-Glane.

« Je suis né au pli du crime Ô la puanteur / Des corps démembrés et sans visage au feu / Du ciel indifférent le bruit bleuté des bombes // Les griffes de la lumière sur la peau »

Les mots sont parfois disloqués, les syllabes rejetées, comme les corps suppliciés.

« Qu’avons-nous fait de la terre j’ai perdu mon / Ombre il pleut dans les plis de la mémoire Ô / L’appel tranquille de soleil levant vivre / Enfin vivre »

Détricoter la nuit s’élabore dans l’écoute fine de la poésie russe (Pouchkine), d’Alain Badiou (Le Siècle) et de la littérature comme stock de mémoire disponible, et libre : « Ô c’était à mégara faubourg de carthage / A Dachau ou ailleurs l’odeur de la mort »

Aux vers de Jacques Delille – « Ô vous qui dans les champs prétendez vivre heureux, / N’offrez qu’un encens pur aux déités champêtres » (Hommes des champs, 1800) – ont succédé ceux de Jean Ristat, dont les deux derniers vers sont moins une chute, qu’un nouvel envoi, la chance d’une autre nudité : « Ô vous qui dormez dans les étoiles enchaînés / Au plus obscur la nuit rend force et gloire rien »

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Louis Aragon

En trente-poèmes, Charles Dobzynski (1929-2014) se demande si le Juif ne participerait pas d’un mentir-vrai identitaire, intitulant son recueil Je est un Juif, roman, livre publié une première fois aux éditions Orizons en 2011, avant que de rejoindre la majestueuse collection Poésie / Gallimard.

Ça commence comme un courant d’air – « Je suis né juif / en coup de vent. / Des broussailles s’écartaient / pour me voir paraître / Je ne laissais pas de traces / sur la neige » – et se termine en refus d’assignation à résidence : « Etre juif n’est pas ma prison. »

Le principe éducatif du il faut partir est aussi formule de désenvoûtement quand revient le temps du massacre des innocents : « On me mit sur le dos / une lourde prière / et l’on me dit prends la route // La boussole est en toi. »

Poème Ai-je tué Jésus ? : « Etre juif ne demande / aucun record d’athlétisme / il suffit de glisser en douceur / / sur la pente des négations. »

« Ma parentèle fut de gauche / tant l’utopie en nous s’accroît / dès que l’imaginaire ébauche / / un monde où l’on n’est plus la proie. »

« Quel rêve pour Jérusalem / sinon l’an prochain / que Shalom s’accorde à Salam // le judaïsme avec l’Islam. » ; «Juif n’est pas le contraire d’Arabe / si c’est un homme pas un chien / pour tous l’avenir est arable // Israël Palestinien »

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Charles Dobzynski

La Rafle du seize juillet (poème 21) : « A travers les volets nous vîmes / ma mère et moi / Juifs décomptés déjà victimes. // Les fonctionnaires tricolores / gaulaient leurs fruits / de Juifs qu’on vouait à la mort » ; « « Un agent menait par la main / L’enfant aveugle / qui n’aurait pas de lendemain. » ; « Ils enlevaient les impotents / sur des civières / eux, fossoyeurs si bien portants. // Police vichyste à képi / et rabatteurs en pèlerine / que nous avons vus – nous, tapis – // Enfourner les enfants, les femmes / bétail des bus / pour des abattoirs sans réclame. »

Sauver sa vie, sauver sa voix.

Chawqî Baghdâdi, Jean Ristat, Charles Dobzynski, trois poètes, trois voix, unis par une même conscience de l’abjection, et la conviction que la poésie est un partage, une question, un cri, une boussole.

Une fois de plus vous pouvez le constater, le hasard n’existe pas, il n’y a que des rencontres fondamentales.

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Chawqî Baghdâdî, On te de demande comment va Damas, traduit de l’arabe (Syrie) par Claude Krul, Alidades, 2017, 30p

Editions Alidades

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Jean Ristat, Ô vous qui dormez dans les étoiles enchaînés, accompagné de dessins originaux de Gianni Burattoni, Gallimard, 2017, 60 pages

Entrer chez Gallimard

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Charles Dobzynski, Je est un juif, roman, préface de Jean-Baptiste Para, Poésie / Gallimard, 2017, 142 pages

Collection Poésie / Gallimard

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