Quand vous ferez la moisson dans votre pays, une dialectique du sacré et du paysage par la revue de l’Ecole nationale supérieure du paysage

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Monastère Sainte-Catherine, Sinaï

« Vous qui construisez des jardins, ne faites pas des parcs, des espaces verts ; faites des marges. Ne faites pas des terrains de loisirs et de jeux, faites des lieux de jouissance, faites des clôtures qui soient des commencements. Ne faites pas des objets imaginaires ; faites des fictions. Ne faites pas des représentations : faites des vides, des écarts ; faites du neutre… »

Commençant par cette citation extraordinaire du philosophe et critique d’art Louis Marin (1931-1992), le dernier numéro de la revue Les carnets du paysage questionne la dialectique du sacré et du paysage, organisant l’ensemble de ses articles selon trois axes, « Sacralités » (des paysages hiérophaniques, incarnant le sacré), « Désacralités » (la rupture moderne dans les sociétés postchrétiennes), et « Transferts » (la présence du sacré dans les pratiques sociales et culturelles contemporaines, et les valeurs écologiques).

Dans un texte liminaire, Denis Delbaere rappelle, après Emile Durkheim et Marcel Mauss, la nécessité d’interroger les liens entre territoire spirituel et espace séculaire, tout en soulignant la plasticité du religieux (les pensées magiques, le sacral) : « Le religieux a pu être présenté comme une condition nécessaire de toute vie en société, puisque c’est lui qui fait valoir, au-delà des identités et des intérêts particuliers de chacun, une nature commune, dotée de droits et de devoirs, généralement énoncés sous la forme d’interdits, et qui s’imposent à tous. »

A partir d’une toile de Philippe de Champaigne conservée au musée des Beaux-Arts de Bruxelles, Episode de la vie de saint Benoît : la hache rattachée à son manche (1638-1643), Denis Delbaere, dans un second texte, aborde l’organisation spatiale des monastères chrétiens pensée à l’époque carolingienne, donnant à la figure du cloître une place centrale, rompant avec la logique antique des seuils pour celle de la centralité du jardin clos comme « cœur de la vie religieuse ».

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Abbaye de Cîteaux

On peut ainsi imaginer les lointains disciplines du Christ comme des corps gyrovaques, tournant sans fin dans le cloître de leur monastère, préfiguration, peut-être, du moderne centre-ville européen, le paysage pouvant être étudié comme une série de cercles concentriques, de la cellule de prière à la chambre de l’univers : « L’organisation claustrale de l’espace, comme le grand historien de la ville Lewis Mumford l’a bien noté, a cessé, au cours du Moyen Âge, de devenir la figure ordonnatrice des seuls monastères pour gagner peu à peu l’échelle de l’espace rural aussi bien qu’urbain, d’où elle a nourri l’idée du paysage. »

Autre géographie/géométrie avec les chercheurs Dominique Juhé-Beaulaton et Quentin Nicolaï s’intéressant aux forêts sacrés du Bénin, cible des premiers missionnaires chrétiens, et aux divinités vodous qui les peuplent, ainsi qu’aux arbres isolés, îlots forestiers près des villages parsemant la savane et présence des arbres dans les cours-jardins soumises au rythme journalier du balai : « les forêts vodous apparaissent comme des lieux de contrôle des désordres « naturels ». Ils sont perçus comme frais et la fraîcheur est synonyme de paix mais aussi de santé. En ce sens, ils constituent aussi des centres de thérapie et de collecte de plantes médicinales et les adeptes y résident pour leur initiation.»

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Cloître du Mont-Saint-Michel

Pour tenter de préserver les forêts sacrées commence à se développer un écotourisme à la fois protecteur et ambigu car rémunérateur, volontiers idéalisant, et répondant à d’autres paradigmes que ceux de la vénération coutumière des vodous.

Partons à présent avec Yolaine Escande du côté des cinq montagnes sacrées chinoises, « concrétions de souffles », « piliers séparant la terre du ciel », et lieux des immortels célébrés par les taoïstes, les poètes et pèlerins de toutes sortes, rejoints par des touristes avides de nouveaux enchantements.

Dans la tradition alchimique gnawa (article de Pierre Guicheney), la montagne est aussi un lieu essentiel, souvent antéislamique, de spiritualité et de guérison.

Marie Antoni et Romain Bocquet évoquent « Cîteaux, l’endroit où le territoire et la spiritualité se touchent », exploration particulièrement pertinente d’une plaine humide au premier regard décevante où s’installa l’abbaye cistercienne, s’attachant à décrire les microreliefs, le « sublime dans l’invisible », loin du luxe tapageur des paysages immédiatement grandioses.

« Les Cisterciens ont une réputation de grands défricheurs, mais ne cofondons pas défrichage et déboisement ! Car, pour eux aussi, la forêt est précieuse : bois de charpente et de mobilier, bois de feu et de forge, pâture pour les porcs, provision de champignons, de fruits, de miel et de cire. En outre, dans l’Occident médiéval, l’enveloppe boisée met à l’écart, fondant le désert, loin du monde séculier. (…) Dans le territoire abbatial, chaque motif de paysage a sa place. En cercles concentriques autour du cloître et de l’église rayonnent les espaces d’habitation et de vie, le jardin et la ferme puis, hors de la clôture, les labours et les pacages – l’ensemble formant la clairière qu’enserre la forêt. »

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Paysage de tempête avec Pyrame et Thisbé, Nicolas Poussin, 1651

Des étangs, la complicité longuement négociée avec les génies de l’eau, la sobriété d’un lieu où appliquer la règle de saint Benoît de Nursie (VIe siècle) : Ora et Labora – prière et travail.

Contraste saisissant avec l’œuvre de Jean-Christophe Ballot qui a photographié en Australie la magnificence des territoires aborigènes dans l’Etat du Northern. Plus de texte ici, mais des images pleines pages laissant parler dans une langue inconnue, mystérieuse, le paysage.

Virage ensuite à 180 degrés avec la politique de modernisation du territoire agricole menée en France dans les années 1960 par la JAC, la Jeunesse Agricole Catholique. Il s’agit désormais de demander en priorité à la terre de nourrir abondamment ceux qui ont faim, et d’accroître la vocation productiviste des exploitations, la logique industrielle désacralisant la terre. Le paysage perd en épaisseur symbolique pour gagner en rationalité économique forcenée, violence que documentent, dans leur travail photographique sur le marais poitevin, Christian Errath et Alexis Pernet.

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Le remembrement

Apparaît un paysage de vastes cultures, des étendues sans fin inscrivant dans la réorganisation de la nature l’action transformatrice des hommes, jusqu’aux pires excès, qu’un paysan paysagiste tel que Marcel Jeanson, dans la Somme, a cherché à comprendre en pensant différemment la dimension de ses parcelles, l’apport des surfaces boisées et la quantité d’intrants.

Loin de l’imaginaire jacien productiviste, Marcel Jeanson, rappelant l’aménagement du territoire par les moines bénédictins, évoque, à la façon des Amérindiens, la notion de dette envers la terre nourricière.

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Autre axe de recherche dans un article de Pierre Lebrun se situant dans le fil des découvertes de Paul Virilio (Bunker archéologie, 1975), et réfléchissant aux clochers « comme points de repères topographiques majeurs depuis le XVIIIème siècle », notamment pour les artilleurs : « Les ravages de la guerre mécanisée réduisent à néant l’image pittoresque des paysages rustiques du XIXe siècle que Marcel Proust a dépeints dans les pages consacrées aux clochers de Martinville au début d’A la recherche du temps perdu. A la fin de ce roman qui a pour cadre historique la fin de la Grande Guerre en France, l’un de ses personnages centraux, le baron de Charlus – évoquant les destructions occasionnées par les combats dans le village où sa famille possède un château et dont l’église de Combray constitue le berceau historique -, indique au narrateur que « cette église a été détruite par les Français et les Anglais parce qu’elle servait d’observatoire aux Allemands. » »

Ponctuation avec les photographies de Cecil Mathieu, montrant le grand cimetière chinois de quatre-vingt-six hectares au nord de la ville de Singapour, permettant à cette immense cité carrefour de respirer encore un peu.

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Alice Springs, Australie

Apparaissent ensuite des images de grande beauté reprenant l’exposition du Japonais Koîchi Kunita à l’abbaye de Maubuisson en 2013, intitulée Mille terres, mille vies, soit le projet ininterrompu depuis vingt ans de constituer, par le biais de collectes d’échantillons de terre, une véritable « bibliothèque de terres ».

Dominique Iogna-Prat se demande quant à lui « Pourquoi le paysage ne peut pas ne pas être spirituel », identifiant la production artistique au miracle eucharistique dans l’Occident latin du Moyen Âge.

Passage au cimetière avec Nils Audinet s’interrogeant sur la pollution des terres par les nouvelles pratiques d’inhumation, et les logiques thanatopraxiques actuelles ralentissant considérablement la décomposition du corps, donc son retour au monde premier : « Doit-on inventer de nouveaux procédés comme tout récemment l’humusation, imaginée en Belgique et sans validation officielle à ce jour : le corps du défunt est recouvert de broyat de bois frais, pour former un andain et obtenir au bout d’un an seulement un compost mûr et riche. »

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Cloître de l’abbaye de Cadouin

Enfin, dans la lecture de l’écrit du sociologue André Micoud faisant se rencontrer le philosophe de la technique Georges Simondon et le pape François (Ecologie, nature et spiritualité), ne boudons pas notre plaisir de méditer quelques lignes de l’excellente lettre encyclique Laudato si : « Toute intervention dans le paysage urbain ou rural devrait considérer que les différents éléments d’un lieu forment un tout perçu par les habitants comme un cadre cohérent avec sa richesse de sens. Ainsi les autres cessent d’être des étrangers, et peuvent se sentir comme faisant partie d’un « nous » que nous construisons ensemble. »

Vous l’avez compris, Les carnets du paysage est une revue d’anthropologie paysagère passionnante, qui plus est remarquablement illustrée.

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Sacré, Les carnets du paysage n°31, revue dirigée par Jean-Marc Besse et Gilles A. Tiberghien, coédition Ecole nationale supérieure du paysage / Actes Sud, 2017, 240 pages

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Ecole nationale supérieure du paysage de Versailles

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