La besogne commence à peine, Georges Bataille, Mathilde Girard, Léa Bismuth, et quelques autres

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© Georges Tony Stoll

« Nous avons mis les étincelles dans un panier percé. » (Léa Bismuth)

Ce sont des guest-stars de la pensée critique et sensible, de grands artistes, des plasticiens, des photographes, des écrivains, qui ont participé à un projet remarquable élaboré pendant trois ans à Labanque de Béthune (62) autour de la possibilité d’un usage contemporain des concepts majeurs de Georges Bataille.

L’historienne de l’art et commissaire d’exposition Léa Bismuth en était le chef d’orchestre, dont la musique est aujourd’hui restituée dans un ouvrage publié par Filigranes Editions, La Besogne des images, dont on peut considérer qu’il constitue la prédelle de son exposition polyptique, La Traversée des inquiétudes déclinée en trois panneaux, dont on ne se demandera pas s’il s’agit des trois vertus théologales remaniées, Dépenses, Intériorités et Vertiges – ou les nouvelles aventures de L’Expérience intérieure, La Part maudite, Histoire de l’œil.

Dans sa revue Documents, Bataille écrivait qu’« un dictionnaire commencerait à partir du moment où il ne donnerait pas le sens mais les besognes des mots. »

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Pia Rondé & Fabien Saleil © ADAGP, Paris 2019 / courtesy Galerie Valeria Cetraro

La connotation sexuelle du mot besogne, si souvent goûté par Frédéric Dard, convient au principe de dessillement, pour ne pas oublier d’où nous venons et ce qui nous exténue, ni les nuits d’insomnie (Léa Bismuth) à creuser quoi qu’il en coûte son sillon (son Terrier?).

Allons-y donc pour le partage de la besogne, autre nom du sensible au travail.

Tout commence – et se conclut – par l’œuvre de Georges Tony Stoll, qui s’enchante du pouvoir de fiction d’images conçues comme des ouvertures d’imaginaire, des performances, des dérèglements, ou même des exercices spirituels.

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© Georges Didi-Huberman

De l’art comme guise et travail du non-savoir : « Il s’agit de produire des figures indomptables, quelles que soient les qualités diverses des traits employés. Des figures qui se montrent comme dans une foire, qui exhibent leurs nouveaux particularismes et les offrent aux regards en vue de dérouter tout ce que le savoir permet comme assurance. »

Chez les plasticiens Pia Rondé & Fabien Saleil, des cadavres d’animaux, qui ont parfois la tête à l’envers, reposent au fond de l’œil. Ils sont notre part d’immémorial, nos frères, nos mains arrachées par la violence de l’Histoire.

Faut-il préférer les radicelles au radical mortifère ? Dans une rêverie superbe sur la fécondité des racines et la puissance, amoureuse, de la forêt, Georges Didi-Huberman fait danser sur le fil Glauber Rocha et Pier Paolo Pasolini, jouant Rio de Janeiro contre Délos (Heidegger), le multiple insaisissable contre la pureté de l’enracinement originel. Les «phasmes géants » contre le temple blanc. La révolution sera réticulaire, « attentive à la jungle du temps », ou ne sera pas : « Être radical, ne serait-ce pas, tout simplement, savoir changer de radical ? »

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Photogramme du film Le Livre d’Image, de Jean-Luc Godard

Un livre et une exposition se montent, c’est une histoire de regards, de tremblements affirmatifs dans la culture, de mains tenant les ciseaux pour recomposer le temps, l’espace, l’ensemble de la signifiance.

Contre « la mise à mort de la vie », l’éditeur et critique Cyril Neyrat pense avec Godard sa rédemption par les voies du montage, qui feront du couteau sanglant de l’équarisseur mécanisé un effet de sacrifice. Du boucher scarificateur au sacrificateur restituant aux images leur feu de vérité, de justice et d’impossible.

Ainsi les chercheurs de poux dans un montage de Michel Leiris pour Documents, analysé par Muriel Pic, à qui le sang des bêtes/des hommes n’est pas indifférent : « Elias Canetti, dans son ouvrage Masse et puissance, estime que pour vaincre notre phobie élémentaire du contact avec l’inconnu il faut se plonger dans la foule. La peur s’inverse alors en son contraire : l’enthousiasme et la joie du toucher, le bonheur d’être en contact, malgré le risque et pour le désir, exposé aux poux, aux contagions, aux armes. Tact-tact-tact : contact. Ni des balles de l’amour nous ne serons protégés. »

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Jérôme Zonder © ADAGP, Paris 2019

Apparaît chez le peintre et dessinateur Jérôme Zonder tout un théâtre de mains, de plis de phalanges et de paupières étirée, d’yeux très ouverts et de tissus de grilles, que décrit ainsi le psychanalyste Cyrille Noirjean : « Le travail des mains travaillant ravit la pensée à la seule tête. La structure de leur production est la même que celle du rêve : collage qui fait valoir la faille par le voisinage, révélant le hiatus qui rompt la coulée tranquille de leur signification. »

Merveille douloureuse d’un tissu d’images tramées par Antoine d’Agata, que la philosophe Mehdi Belhaj Kacem présente selon ce qu’il appelle, dans une intervention déjà donnée au Silencio (Paris), « la politique de la pulsion de mort », notion mécomprise, considérée ainsi : « La pulsion de mort c’est ça : c’est une manière [humaine] d’y faire avec cette impasse qu’est la vie animale. »

Davantage bataillienne que freudienne, l’œuvre d’Antoine d’Agata est « amplification des intensités instinctuelles », dépense de la vie jusque dans la mort, qui est une dépense de la mort jusque dans la vie absolue.

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© Antoine d’Agata / courtesy Les filles du calvaire

D’Agata ne feint pas d’oublier que le crime est l’autre nom de l’humaine condition, dont le geste héroïque est de le regarder en face, comme Persée la Gorgone.

Le peintre Peter Weiss questionne quant à la lui la différence homme -animal, au prisme du travail des images, dont la bête se fiche comme d’une transparence.

Contre les images, l’écrivain Gaëlle Obliégly rétablit la puissance des visions : « Les visions, c’est tout à fait autre chose que les images, elles n’ont pas de titre, elles ne s’inscrivent pas dans un réseau de références, elles n’ont pas d’auteur, et surtout je suis la seule à les voir. A les subir, devrais-je dire. Aucune des visions ne peut être sollicitée. Elles apparaissent au gré de formules. »

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Francesca Woodman, Untitled (Thank You Letter), 1980. Tirage unique découvert en octobre 2017 au cours d’une vente chez Sotheby’s New York, lot 224. Droits réservés.

Un père se meurt, qui a caché une grande partie de sa vie des images pornographiques dans sa besace de chasse (texte de Pierre Creton) : c’est le sacre du caché, l’emboitement net des sexes jusqu’aux frissons qui dénouent l’édifice des tensions.

Sacre du sexe gay sans capote dans l’œuvre du britannique Liam Cole, « dans une forme de mise en scène du quotidien pédé d’Europe », dans un article de Luc Chessel citant le livre de Klaus Theweleit, Fantasmâlgories (1997, traduction à L’Arche éditeur en 2015), qu’au paradis des corps en gloire Mathieu Riboulet relira peut-être : « Ce qui est véritablement arrivé au corps des humains, ce qu’ils ont ressenti, n’a jusqu’à présent pas intéressé l’historien ; seulement, tant qu’on ne se sera pas penché sur la reconstitution historique de notre corps, nous resterons toujours étrangers à nous-mêmes, comme envoûtés, habités par des esprits, nature soumise, nous serons incapables de ressentir les corps des autres comme égaux, incapables de faire l’expérience physique (et pas seulement sexuelle) du communisme… Il s’agit d’abord de découvrir ces chemins de traverse (passant par les corps humains) comme la voie menant à l’expérience et la connaissance du véritable destin du corps européen clivé en enfant et en adulte, en sexes, en classes et en lui-même. (Tant que ça ne sera pas fait, on ne pourra pas parler adéquatement de l’histoire humaine européenne.) »

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Claire Chesnier © ADAGP, Paris 2019

Filmer/photographier les sexes, filmer/photographier l’amour, l’échange de regard, la délicatesse des gestes, l’émotion levée par tous les détails : « Il n’y que des images adultes, analyse Mathilde Girard. Des images, des photographies, qui arrivent aux yeux des enfants avec la marque d’une intention, d’un charme qui concernent les adultes entre eux, auxquels les enfants ne peuvent rien mais qu’ils ressentent. Pour ça peut-être les adultes attendent que les enfants soient assez grands pour leur montrer ces images encore imprégnées de désir – du simple fait d’avoir voulu enregistrer un instant qui valait un peu plus que les autres. »

« Que devient-on, poursuit l’écrivain Bertrand Schefer à partir d’une photographie d’une lettre prise par Francesca Woodman, une fois fixé sur le papier, qu’advient-il de nous dans le néant de l’image, dans l’étroite et désespérante limite de l’espace photographique? Un corps qui cherche une issue. »

Inventer comme Bataille ou Guyotat « la contre-langue » (Michel Surya), la contre-image (Anne-Lise Broyer aux lisières de l’effroi, du sublime, du terrible), le contre-rire-des-assassins (Yannick Haenel), le contre-jour (Claire Chesnier).

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Anne-Lise Broyer © ADAGP, Paris 2019

« La besogne des besognes consisterait, écrit Jean-Luc Nancy en lecteur et ami de Jacques Derrida, à parcourir longuement, lourdement, les ramifications, les fractales, les boucles, sens giratoires et impasses enchevêtrées de l’écheveau indémêlable du langage. »

La besogne des besognes des images conduit au point où la lumière s’absente, persiste en s’absentant, offre une ultime parade, qui est celle du matin du monde, ou d’une construction traversant le temps, comme dans les photographe de Juliette Agnel – planètes Nocturnes.

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© Juliette Agnel / courtesy Galerie Françoise Paviot

Dans un texte de nature électro-magnéto-fantomatique, le philosophe Frédéric Neyrat médite le miracle du trait de lumière dans la « nuit noire sans fin » (Trinh Xuan Thuan), qui désigne ainsi la position du spectateur, et même tout son effort : « Ce n’est pas que nous croyons encore, comme le soutenait Nietzsche, en l’ombre laissée par le départ des dieux, c’est plutôt que nous n’avons pas encore su voir dans le plus noir de l’ombre miroiter une infinité d’étoiles. »

Besogner la Terre-mère – Lacan, de son temps : « le/père/est/celui/qui/besogne/la/mère » -, et surtout les images.

Oui, qu’elles nous besognent.

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La besogne des images, ouvrage collectif sous la direction de Léa Bismuth et Mathilde Girard, textes et œuvres de Juliette Agnel, Mehdi Belhaj Kacem, Léa Bismuth, Anne-Lise Broyer, Claire Chesnier, Luc Chessel, Pierre Creton, Antoine d’Agata, Georges Didi-Huberman, Mathilde Girard, Yannick Haenel, Jean-Luc Nancy, Cyril Neyrat, Frédéric Neyrat, Cyrilles Noirjean, Gaëlle Obliégly, Muriel Pic, Pia Rondé & Fabien Saleil, Bertrand Schefer, Georges Tony Stoll, Michel Surya, Pierre Weiss, Jérôme Zonder, Filigranes Editions, 2019, 274 pages

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