Le vide et les vacations farcesques,  un premier livre éblouissant de Tiphaine Le Gall (1)

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« Quelques jours plus tard, il remit à son éditeur, le fameux Edgar Firmin, deux cent quatre-vingt-trois pages vierges, sans titre, en lui annonçant que son œuvre était achevée, et qu’elle ne souffrirait aucune correction, aucun ajout, aucune modification. »

C’est sans contexte l’un livres des plus enthousiasmants de cette rentrée littéraire morose, très certainement l’un des plus ambitieux intellectuellement, un essai romanesque sur le vide et les désastres écologiques en cours écrit dans la profonde conscience des enjeux, au présent, de la littérature et de l’histoire littéraire.

Un livre drôle, ironique, vertigineux, et parfaitement sérieux en ses analyses tourbillonnantes : Une ombre qui marche, de Tiphaine Le Gall.

Entraînant immédiatement la lecture, une voix s’élève, qui est celle du narrateur inventé par une auteure ayant envoyé son manuscrit par la poste à son éditeur bordelais, L’Arbre vengeur.

Elle est celle d’un écrivain dont le premier livre est un coup de maître.

Imaginez un universitaire vivant dans les années 2040, Maxime Desvaux, maître de conférence émérite à l’université Sorbonne Paris IV, spécialiste de littérature contemporaine, évoquant sur près de deux cents pages la figure extraordinaire de son maître, Timothy Grall, écrivain inouï, auteur d’un ouvrage ayant bouleversé l’humanité et redéfini son rapport à la vie au-delà du matérialisme, le dénommé L’œuvre absente, dont la particularité saisissante est de n’être composé que de pages blanches, et, dans son édition originale, d’une absence de titre.

Le ton de qui imagine avec une tendresse ironique, dans la pure tradition de la glose universitaire (un genre en soi), la prose savante de Maxime Desvaux est celui d’une femme des Lumières, libre et virevoltante, égarée dans les méandres d’un XXIème siècle à bien des égards bas, vulgaire, barbare.

Une ombre qui marche – le titre est emprunté à Shakespeare – est un labyrinthe jouissif sur le vide, le silence, le néant, faisant songer par son érudition partageuse et ses jeux avec les codes de l’étude littéraire à vocation scientifique (Tiphaine Le Gall mêle allègrement dans de scrupuleuses notes de bas de page références fantaisistes et bibliographie savante autorisée) au jeu sur le mentir-vrai perecquien (Un cabinet d’amateur) et les contraintes formelles (La Disparition), l’impossible beckettien et l’humour de Jean-Philippe Toussaint : « Tout va bien. Mon livre avance, et ce sera génial. »

Mais Une ombre qui marche n’est pas qu’un exercice virtuose et parfois loufoque sur un écrivain révolutionnaire fictif, d’abord remarqué pour ses deux premières œuvres Ethique et Métaphysique du gros orteil droit et L’Ouverture de la porte, c’est essentiellement une méditation profonde, de nature pascalienne, sur le vide et le divertissement, ce que Michel de Montaigne appelait « les vacations farcesques ».

Faisant l’épreuve de l’inadéquation entre la pensée et le langage, Timothy Grall, adoré par ses étudiants de Rennes 2 pour le feu de sa parole et l’authenticité de sa présence – il avait souhaité, avant d’en être empêché par son directeur, soutenir sa thèse de littérature entièrement nu  « par souci de parfaite intégrité » -, amant bisexuel voluptueux et incarnation même   de l’énergie vitale, se mure peu à peu dans le silence, jusqu’à devenir transparent à lui-même, après avoir, par l’influence considérable de son livre blanc, permis à l’humanité d’entrer dans un nouvel âge de sagesse, épicurienne, et de pacte renouvelé avec l’environnement naturel.

Car ce livre, confrontant le lecteur avec lui-même (attendre la page quatorze pour que le dessillement opère) et le néant qu’il ne cesse de repousser, propose un retournement du regard de l’ordre d’une conversion : il s’agit, par le chemin initiatique de la lecture, de comprendre enfin que, si les mots nous manquent cruellement pour dire notre vérité, l’existence peut être vécue dans l’intensité du passage entre présence et absence, l’amour dans sa permanence offrant une possibilité de résolution de cette tension ontologique.

En éprouvant la dimension acausale du temps, nous nous ouvrons au mystère de la multiplicité des faits et récits nous engendrant à chaque instant, et créant de façon non subjective le sens même des lignes zigzagantes de notre vie, dans une dimension de joie échappant à la peur et aux nécessités de se projeter, notamment socialement.

De brillantes analyses sur des sujets aussi divers que la tyrannie du gros orteils sur ses coreligionnaires, le désenchantement dans L’Education sentimentale de Gustave Flaubert, les poèmes Souvenir d’Eugène Guillevic et Ma vie de Henri Michaux, la danse, la sixième extinction de masse et la course à la possession, rappellent la façon dont Milan Kundera pense ses romans, polyphoniques et libertins au sens des catins de Diderot.

A la façon du mur auquel fait face le pratiquant de zen, L’œuvre absente nous oblige, dans les multiples mises en abyme qu’il provoque, à faire face au vide, au tout, à la fuite de nos pensées, au nuage blanc que nous sommes.

Timothy Grall enfant ? « Solitaire, il passait le plus clair de son temps à lire, ou alors il parlait à sa chienne, il se déguisait et inventait toutes sortes de civilisations qui s’inspiraient du soufisme ou de l’animisme des Algonquins. »

Page 36 : « Tantôt Timothy réjouissait ses compagnons [il est alors admis en hôpital psychiatrique] en leur chantant tout un répertoire de chansons paillardes en breton ou en vieil irlandais qu’il accompagnait à l’accordéon, et quelques instants après il dégoûtait l’assemblée en déclamant des tirades de Beckett : ‘Elles accouchent à cheval sur une tombe, et puis c’est le néant à nouveau’. »

Il n’y a pas de doute, Timothy Grall, c’est elle, dans l’euphonie qui les identifie, Tiphaine Le Gall.

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Tiphaine Le Gall, Une ombre qui marche, éditions de L’Arbre vengeur, 2020, 208 pages

L’Arbre vengeur

Je présenterai ce livre en trois temps, l’article de ce jour, un texte inédit de Tiphaine Le Gall sur Maurice Blanchot demain, et enfin un entretien avec l’auteure

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Se procurer Une ombre qui marche

 

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