Lettre à Samuel Beckett, par Yannick Haenel, écrivain

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J’ai reçu de Yannick Haenel copie d’une lettre écrite pendant le confinement pour Samuel Beckett, texte lu un soir pour la radio-télévision belge.

Il est inédit en français.

Je vous le transmets, sans commentaire, comme on se passe le feu en silence, alors que gagnent les ténèbres.

« Montreuil, le 1er mai 2020

Cher Samuel Beckett,

J’ai rarement écrit votre nom, je ne crois pas avoir évoqué vos livres dans les miens, ou alors très fugacement, avec timidité. Une telle pudeur devrait se suffire à elle-même, et peut-être ferais-je mieux de garder le silence, et de continuer à penser à Godot plutôt que de m’adresser à lui, je veux dire à vous, car c’est bien vous Godot, finalement ?

En tout cas, je me mets à votre place  : on vous cite à tout propos, les humains n’en finissent pas de bavarder, et puis ils se croient tout permis avec les poètes.

Mais comme la situation est exceptionnelle, je me permets cette lettre. Voilà, depuis que nous sommes confinés, je pense souvent à vous, à Vladimir et Estragon qui attendent Godot en croquant des carottes, aux loqueteux de Fin de partie qui montent sur un escabeau pour voir le monde par leur fenêtre.

J’ai envie de rire, d’un rire certes un peu éteint, un peu mal foutu, un rire pas vraiment jaune mais disons très pâle, entre consternation et « foirade », comme vous diriez, un rire plein d’auto-dérision sur notre pauvre monde qui aura passé tant de siècles à se perfectionner, à glorifier sa maîtrise sur la nature pour enfin la détruire et se détruire avec elle, poussant le vice jusqu’à empoisonner les conditions de vie de ses habitants, les rendre insupportables, et finalement décréter la quarantaine, pas mieux qu’une colonie de fourmis attrapée à son propre piège.

Bref, en riant jaune, c’est vos livres que je relis en ce moment avec un sentiment familier, une fraternité de toujours, comme si eux seuls étaient à la hauteur de la catastrophe qu’est devenue notre monde depuis trente ans, comme si eux seuls avaient pris la mesure de l’horrible plaisanterie dont nous sommes la proie : « Je me sais pétant de mortalité là-haut quelque part en Europe probablement », écrivez-vous.

Et aussi : « J’ai le temps de la foutre en l’air, cette foire où il suffit de respirer pour avoir droit à l’asphyxie, je m’en dépêtrerai bien ».

On décompte les morts à la télévision, c’est terrible, mais pourquoi ne décompterait-on pas aussi les autres morts, je veux dire ceux qui ne sont pas victimes du virus, ceux qui meurent tout le temps, tous les morts quoi. On n’existe pas si on meurt d’autre chose ? Ras-le-bol à la fin.

Je critique, vous voyez, je fais mon Molloy, je joue au vieux Hamm, dans sa chaise roulante, qui se voit partir « avec le reste, à la fin, les ombres, les murmures, tout le mal, pour terminer », mais c’est parce que j’aimerais bien, de nouveau « me glisser content dans la lumière des autres », comme vous dites.

Pour un peu, j’en aurais la nostalgie de l’espèce humaine, je pourrais presque y croire à « l’humanité », ce vieux mensonge. Car depuis six semaines, notre odyssée s’est un peu réduite : canapé, gamelle et latrines — et de temps en temps (oh luxe) la supérette. On se croirait dans Malone meurt ou dans Mercier et Camier. Finalement, il y avait tout chez vous : des étincelles et de la pluie, des fardeaux, des blagues, des perroquets, des bassines, des chapeaux, des crépuscules, des bicyclettes et des tombes (alors que nous sommes privés de nos morts) ; il y avait même quelques turpitudes, des rêveries du bas-ventre, des larmes (ça, on en a). Des baisers ? N’exagérons rien. Pour les baisers, on se débrouillera.

Il paraît que le gouvernement prépare l’ « après-confinement ». Ne riez pas. Je n’en peux plus d’entendre ces mots : confinement, déconfinement, gestes-barrière. Le pire étant : distanciation sociale. Vous, c’est réglé, vous n’avez plus à supporter ces fripouilles désemparées que sont devenus partout les politiques.

Il y a une de vos phrases qui dit : « Je ne suis pas pour eux. » C’est parfait — noble, cinglant. C’est votre côté anarchiste. Votre dasein de réfractaire. Quand on est tellement loin, plus personne ne peut vous mettre le grappin dessus. Alors, même pas besoin de bras d’honneur : de toute façon, avec vous, la société n’y arrive pas.

J’adore quand chez vous, dans Godot, Estragon dit : « On trouve toujours quelque chose, hein, Didi, pour nous donner l’impression d’exister ? », et que Vladimir répond, avec un peu d’impatience : « Mais oui, mais oui, on est des magiciens. »

J’adore quand cette femme, dans la pièce pour la télévision qui s’appelle Dis Joe, se lève du lit, va fermer son placard, met la clef dans la poche de sa robe de chambre et s’adresse à Joe qui est parti ou mort, ou les deux, enfin il n’est pas là en tout cas, et elle dit : « Un vivant quelque part pour t’aimer aujourd’hui ? Un vivant quelque part pour te plaindre ? »

 Bref, lorsqu’on m’a invité à écrire pour la radio une lettre à un écrivain, j’ai pensé à vous ; je me suis dit que s’il y avait quelqu’un, je veux dire un écrivain, à qui je pourrais écrire, ce serait bien vous, Samuel Beckett. J’ai prononcé votre nom à voix haute et en me penchant par la fenêtre pour la centième fois depuis le début du confinement, j’ai éclaté de rire, ça m’a fait du bien.

Mais pourquoi vous ? Vous n’êtes pourtant pas mon écrivain préféré. J’ai par exemple une passion pour Georges Bataille, pour tout ce qu’il écrit : je reviens sans cesse à lui, à L’Expérience intérieure, à La Part maudite, à ses moindres articles sur Lascaux, sur Hiroshima, sur l’érotisme, sur l’économie générale et la souveraineté athéologique, car ses phrases sont secouées par un spasme dont je reconnais la lumière, et qui m’inspire et me donne courage dans ma propre recherche d’une parole. J’ai une dévotion infinie pour Herman Melville : rien que de penser à Moby Dick, j’ai le cœur qui bat plus fort. Je lis passionnément Flaubert, Rimbaud et Joyce, ils m’influencent, comme on dit, et leur manière de vivre la littérature fait d’eux des modèles absolus. Et puis j’ai de l’amour pour Franz Kafka : ses romans, ses nouvelles, ses journaux, ses cahiers, ses lettres, à Milena, à Felice, je les aime tellement que certaines nuits, quand j’ai écrit jusqu’à cinq ou six heures du matin, et qu’il m’a semblé traverser des régions de la solitude où la matière du monde se défait et laisse place à des lueurs que seul l’esprit entend, eh bien Franz Kafka, je m’en sens le frère.

Mais vous ? Eh bien j’ai pensé : Samuel Beckett est le seul. S’il y en a un qui est seul et dont la solitude est parfaite, c’est bien vous. Perfection de la dernière solitude : cela ferait un beau titre. Il me semble que vous êtes celui qui est allé le plus loin dans une région de l’être où ça se dépeuple terriblement. « Entre Dieu et le néant », comme dirait Descartes. Ça fait un sacré désert. Il vous aura fallu toute une vie pour faire maigrir vos phrases et à la fin ne plus faire que chanter quelques mots, les laisser résonner dans un vide qui après tout n’est peut-être pas cet abîme foireux que votre pudeur nous indique, mais une forme d’amour — oui, un nouvel amour du langage.

Vous avez creusé un sillon, ouvert un silence, et tenu le cap. Franchement, je ne crois pas que ce cap soit « au pire », comme l’indique le titre de l’un de vos derniers livres. L’ombre et la clarté continuent de s’écouter à travers une parole qui s’efface. Vous n’avez pas échoué, vous êtes allé si loin que personne à part vous ne peut rendre compte d’un tel voyage. Il faudrait être mystique, et quand je pense à vous, je pense à Angélus Silésius, à Maître Eckhart, aux Pensées de Pascal, que je lis avec ferveur et à qui j’aurais pu écrire, avec encore plus de timidité.

Chez vous il y a l’humour, bien sûr, la foirade qui est l’autre nom de la métaphysique ; il y a cette autodérision qui est une forme d’élégance. Et surtout il y a le point où vous vous situez. En vous découvrant à 20 ans, pendant les vacances d’été 1987, avec Molloy, j’ai compris que la littérature allait plus loin que la philosophie. J’avais lu Céline et Dostoïevski, c’était déjà une évidence enflammée ; et avec vous, ça se précisait. Le buisson ardent, c’était la littérature.

Il y avait dans Molloy un « attelage de petits ânes », je ne pensais pas en parler, je ne vais pas pouvoir en parler, mais ces petits ânes, qui transportent une cargaison de bois et de clous, avancent, je vous cite, « à petits pas délicats et braves ». Le cocher les brusque. Molloy accroche le regard d’un âne. Ce regard dit tout, et il n’y a pas besoin de le dire. Lorsqu’ils passent à travers le récit, les petits ânes de Beckett vous apportent une vérité qui vous serre le cœur. Je voudrais vous remercier pour cela.

Il est temps de finir cette lettre. L’expérience intérieure des autres est-elle communicable ? L’inconnaissable va si loin qu’il déborde le non-savoir. Ce qui a lieu dans vos phrases se situe à un endroit du monde entre « murmures dans la boue » et « vie dans la lumière » comme vous l’écrivez au début de Comment c’est : là où prennent place le vide et le noir et aussi les embrasements.

Une dernière chose — une confession, comme on disait dans le temps (franchement, me confesser à vous, je dois dire que c’est assez drôle) : il y a dans ma vie une étrange lumière, une lueur, une étincelle, je ne saurais le dire exactement. En tout cas, c’est à partir de ce feu que j’entends ce qu’il y a de plus inconcevable ; et que je suis mis un jour à écrire. Là, dans ce feu où ce n’est déjà plus moi qui écris, où je ne suis plus personne — où je brûle — j’entre à l’intérieur d’une voix qui m’ouvre aux vivants et aux morts, qui me lance vers ce point où naître et disparaître prennent part égale au monde, et tandis que j’écris, la lumière et les ténèbres en se séparant dévoilent cet instant où je meurs. C’est depuis cet instant que j’écris, depuis sa lumière qui me vient de ma fin, depuis ce feu qui me donne la parole.

Car la parole — je l’ai toujours su, et la lecture de vos livres me l’a confirmé, comme une évidence folle, comme un savoir improuvable — la parole vient de l’instant de notre mort, elle se déclenche là — là-bas —, et elle revient vers le lieu aujourd’hui où nous respirons, si bien qu’écrire comme je tente de le faire chaque jour et chaque nuit consiste à écouter la parole qui nous vient de l’instant de notre mort, autrement dit à faire parler cette écoute, à convertir cette écoute parlante en un appel, autrement dit à appeler sa propre mort en écrivant, et cela sans en mourir.

En fréquentant vos livres, je me suis vidé et je me suis rempli : mes phrases ont trouvé leur désir. En elles respire une chose et le contraire de cette chose, un point nul et un cercle, le tout d’un même trait.

Voici ma foi : j’ai soif. Je suis là, comme du feu dans le feu, et j’attends. J’attends TOUT de la littérature, j’en attends des prodiges, un miracle, une sortie hors de la contradiction. J’en attends aussi la contradiction. La tenue, la maintenue de la contradiction jusqu’à la brisure. Je suis prêt à ne plus dormir, à brider ma soif et ma faim pour que les phrases s’engendrent. Je n’ai plus de limites depuis que dans ma vie la lumière et la nuit sont présentes. Être un éclat dans l’éclat, qu’est-ce que ça veut dire ? Le sang et le feu se rejoignent lorsqu’on n’a plus peur du vide. L’existence nous glisse entre les doigts comme une matière légère, une poudre de lumière. Quelle joie.

Je vous salue, cher Samuel Beckett.

Très amicalement,

Yannick Haenel »

Yannick Haenel est notamment l’auteur de Adrian Ghenie, Déchaîner la peinture, Actes Sud, 2020, 160 pages

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