Jacques Higelin, par Nicolas Comment, auteur-compositeur, photographe

2 HIGELIN ECRIT a╠Ç la Ferme ┬®NC 2006
La Ferme, Sainte-Marie-Aux-Mines, 25 mai 2006 © Nicolas Comment

« Vivez heureux aujourd’hui, demain il sera trop tard. »

Pour dire la vie et la très belle personnalité de Jacques Higelin, les éditions Hoëbeke ont demandé à l’un de ses amis, Nicolas Comment, photographe, mais aussi auteur-compositeur, d’évoquer ses souvenirs et sa perception de l’œuvre devenue populaire d’un artiste ayant d’abord symbolisé le rock français et la contre-culture.

Si Jacques Higelin est une biographie, c’est aussi bien davantage qu’une succession de dates, de faits et d’influences, un témoignage personnel porté par une véritable écriture, presque romanesque quelquefois.

Chanteur ne séparant pas l’art de la vie, Higelin est l’héritier de Cocteau et des frères Prévert, mais aussi des surréalistes et de l’éthique de la sculpture de soi, non sans humour, ou umour (Jacques Vaché).

Pour ses fans comme pour ses proches, il incarnait la grâce, et un formidable sens de la liberté, que transmettent à l’évidence ses chansons les plus inspirées.

Chez lui, l’insoumission s’est faite poésie, et la révolte chant de fraternité.

Dégagement, exaltation, doute, expérience, violence sentimentale, tendresse, amitié, amour, adolescence sont des astres faisant partie du planétarium de Jacques Higelin, qui écrivait à son public en décembre 1999, à l’occasion du passage à l’an 2000 : « Nous ne savons rien / Nous avons tout à apprendre / A redevenir des êtres humains ».

1 HIGELIN A LA FERME ┬® NC, 2006
Studio Klein Leberau, Sainte-Marie-Aux-Mines, juin 2006 © Nicolas Comment

Votre essai biographique sur Jacques Higelin commence comme une vraie page de roman. N’êtes-vous pas tenté par les vertiges de la fiction ? Votre récit du concert de Nantes le 31 décembre 2006, et celui de la cérémonie organisée pour lui dire adieu au Cirque d’hiver en avril 2018, sont également des morceaux de bravoure stylistique.

J’ai pris plaisir à tenter d’écrire sur le rock et la chanson comme « contre-culture » mais sans la considérer pour autant comme une « sous-culture »… C’était le sens de la commande que Stan Cuesta et les éditeurs m’ont passé : ne pas faire un livre de spécialiste, de journaliste. Et c’est aussi la raison pour laquelle j’ai accepté d’écrire sur Higelin. Je voulais montrer en quoi l’œuvre d’un auteur-compositeur, d’un auteur de chansons modernes pouvait être abordée avec respect et déférence, comme celle d’un peintre, ou d’un écrivain. Et pour rendre hommage à la figure romanesque du « Jacques Higelin » que j’ai connu, j’avais besoin de glisser des petits morceaux d’écriture, des descriptions de moments que j’avais vécus avec lui et qui avaient une force d’évocation peut-être plus profondes que les apparitions télévisuelles ou les portraits photographiques qu’on connaissait déjà du chanteur. Mais je ne peux pas dire que « la fiction » m’attire… J’éprouve de moins en moins de fascination pour les romanciers; encore moins pour les hommes de lettres. Ce que j’apprécie dans la littérature – outre, la poésie – c’est au contraire le « document » : les journaux, les essais, les récits de voyage… Ce que j’aime par-dessus tout ce sont par exemple les portraits souvenirs de Théophile Gautier ! Relisez son Baudelaire, ou son Nerval, c’est magnifique.

De quel désir de fond procédait la dimension romanesque de Jacques Higelin ? D’un besoin de théâtraliser les jours ?

Jacques réinventait constamment sa vie. Et il vous emportait avec lui ! Il y avait quelque chose d’héroïque en lui. En observant depuis les coulisses Higelin entrer en scène accompagné de son fidèle percussionniste Mahut, j’évoque à un moment Don Quichotte et Sancho Panza… Et c’était vraiment ça ! Higelin rejouait sa vie à chaque concert. Ce en quoi il était unique… Et puis les concerts débordaient sur sa vie. L’art et la vie se mêlaient. C’était un rapport créatif au monde, constant, entier, intense. Il n’y avait pas de séparation entre l’homme et l’artiste. Entre l’art et la vie, chez lui.

6 HIGELIN de╠ütail ┬®NC 2006
Jacques Higelin, Studio Klein Leberau, Sainte-Marie-Aux-Mines, mai 2006 © Nicolas Comment

Y aurait-il Higelin sans Cocteau et les frères Prévert ?

À travers la figure du père spirituel de Jacques Higelin – Henri Crolla – , je tente de montrer en quoi Higelin est directement relié au groupe Octobre et donc… à Prévert. En effet, en plus de la musique manouche (et… de Schönberg !), Crolla lui transmet le flambeau de l’humour noir, « l’umour » provocateur de Jacques Vaché et des surréalistes : « l’arme de ceux qui n’ont pas d’arme »… Et, de fait, l’humour était essentiel pour Higelin qui était très proche de Coluche qu’il considérait, très sérieusement – il me l’a répété plusieurs fois – comme un philosophe, un penseur ! Quant à Jean Cocteau, Higelin l’a bien sur joué sur scène, très tôt. Ensuite, au sommet de la gloire, après Bercy, au moment où il va publier ses Lettres d’amour d’un soldat de vingt (et faire une courte pause dans sa carrière de chanteur), Higelin se ressource dans la lecture du Journal d’un inconnu… Jean Cocteau, qui a toujours vécu sa vie « en poète » a assurément été une influence pour Higelin comme pour beaucoup d’artistes de sa génération… Pas seulement intellectuellement, mais « physiquement » : la démarche chaloupée de Jacques m’a toujours fait songer à celle de Cocteau dans Le testament d’Orphée.

Comment décrire son charisme ?

C’était le charisme d’un homme qui vivait comme bon lui semblait. Librement. C’était impressionnant de rencontrer quelqu’un d’aussi libre. C’est extrêmement rare!

Qui était-il lorsqu’il revenait en Alsace, sa terre d’enfance, notamment avec son ami Rodolphe Burger ? Au printemps 2006, vous assistiez à Sainte-Marie-aux-Mines, dans les Vosges moyennes, en tant que photographe et réalisateur d’un film documentaire, à l’enregistrement de l’album Amor Doloroso.

Jacques était en proie au doute. Il était mécontent de ses deux derniers albums. Il m’avait dit dès les premiers jours : « Je ne peux pas même les écouter ! ». Il y avait huit années qu’il n’avait pas publié de chanson originale. Il avait des dizaines de classeurs bourrés de textes, des centaines de microcassettes avec des départs de mélodies qu’il enregistrait avec son dictaphone… le tout parfaitement classé et annoté… Il était très soigneux. Très archiviste dans l’âme, c’était vraiment étonnant. Et en même temps, il était conscient que l’inspiration, la grâce, devait revenir par elle-même… C’était maintenant ou jamais ! Il y avait une forme d’urgence. Je l’ai vu clairement lorsque nous travaillions ensemble sur ses textes. Il essayait par tous les moyens de se mettre en condition pour que quelque chose advienne… Pendant des journées entières, il attendait d’être visité par les mots … C’était parfois désarmant, effrayant. Et puis hop, il se mettait à chanter – et en une seule prise, c’était là. La musique l’emportait !

Pourquoi vous a-t-il désigné lors d’une session d’enregistrements comme son « scribe » ?

J’avais proposé à Rodolphe Burger [compositeur, guitariste, chanteur, fondateur du groupe Kat Onoma] de documenter l’enregistrement. Et Rodolphe m’avait logiquement demandé de poser la question à Jacques. Le premier soir, je suis resté à trainer longtemps avec Higelin… Et juste avant d’aller dormir, je lui ai laissé quelques bouquins de photos pour lui demander l’autorisation de faire des images. Le lendemain matin, il m’a dit, « J’ai regardé tes livres cette nuit, mais j’ai lu aussi les textes qui accompagnent les photos. Tu ne m’avais pas dit que tu écrivais ! J’ai besoin de quelqu’un comme toi pour m’aider à trier, classer mes textes. Je t’autorise à filmer et photographier tout ce que tu veux si en échange tu acceptes de m’aider ». Puis, avec malice, il a ajouté : « Tu seras mon scribe ! »

3 Guitare d'Henri Crolla (offerte a Higelin)
La guitare d’Henri Crolla, Sainte-Marie-aux-Mines, 2006 © Nicolas Comment

Vous dressez le portrait de certains de ses compagnons de fond, Henri Crolla, Mahut, Areski Belkacem, Simon Boissezon… Qu’avaient-ils en commun pour le séduire ?

Je connais bien Mahut, j’ai croisé Areski, mais pas Boissezon, ni Crolla, qui est mort très jeune. Les premiers sont des êtres discrets et doux. Rodolphe Burger est comme cela également… Je crois que Jacques aimait la tendresse. Il aimait beaucoup les séducteurs également. Mais les séducteurs nés, sans frime.

Votre livre n’est-il pas aussi le portrait d’un Paris disparu par l’asphyxie des normes et des contraintes économiques, le Paris des petits lieux, des cabarets, Chez Bernadette, La Vielle Grille, L’Ecluse… ?

Oui, c’est un livre sur la Rive gauche – « les petits lieux de minuit » –, mais c’est aussi un livre qui se passe Rive droite : à Pigalle, aux Abbesses. Là où se trouvait le label Saravah de Pierre Barouh et où se trouve encore le café Saint Jean qui était en fait une excroissance du studio Saravah ! J’y suis allé avec Jacques et il m’a raconté qu’il lui suffisait de traverser la rue à l’époque pour engager des musiciens. Les disques Saravah se faisaient alors du café au studio, du studio au café…

Avec quel single eut-il son premier grand succès ? Est-ce « Pars », pourtant déconsidéré d’emblée par ses producteurs ?

Oui. Quand cette chanson est sortie, Jacques m’a raconté qu’il avait vu tout à coup que le nombre de spectateurs avait doublé dans les salles où il jouait. Il avait presque 40 ans… Et le succès est arrivé avec cette chanson que la maison de disque ne voulait même pas sortir ! Les directeurs artistiques s’attendaient à un titre rock. Mais Higelin – alors en pleine crise sentimentale avec sa femme Kuelan et les questions soulevées par la garde de leur enfant – avait écrit cette ballade, comme un cri du cœur, dans la nuit, à la lueur des bougies au château d’Hérouville… Pour cette chanson, il avait ressorti de sa boîte son accordéon des années Saravah… Un instrument banni par les rockeurs ! La légende dit aussi que c’est sur un mellotron abandonné dans le studio par Bowie et Brian Eno qu’Higelin enregistra au petit matin la tournerie de violoncelles qu’on entend dans l’introduction de ce qui allait devenir son premier véritable « tube ».

Comment définir l’esprit des éditions Saravah si importantes pour Jacques Higelin ?

Pierre Barouh, l’auteur des paroles de la musique du film Un homme et une femme, de Claude Lelouch, était très lié au Brésil et rêvait d’importer l’esprit de la bossa nova en France. Il voulait en finir avec les yéyés. Raison pour laquelle il a créé Saravah avec les droits d’auteur de « Chabadabada » et de « La Bicyclette » de Montand, dont il avait écrit les paroles… Saravah possédait un studio d’enregistrement indépendant. Ses premières signatures furent Brigitte Fontaine et Jacques Higelin… Barouh rêvait d’un « art total », le label ne se contentait pas de produire des disque, mais organisait également des concerts, des soirées, des festivals. C’était l’homme providentiel pour Higelin : un « homme-studio » qui avait laissé carte blanche à Higelin en lui disant : « Tu enregistres ce que tu veux, quand tu veux et avec autant de temps que tu veux. »

4 HIGELIN DICTAPHONE et microcassettes ┬®NC 2006
Minicassettes et dictaphone, Sainte-Marie-aux-Mines, été 2006 © Nicolas Comment

Qu’a-t-il gardé, lui, l’anarchiste, le protopunk, de son expérience communautaire ayant eu lieu dans les années 1970, dans un ancien village en ruine perché sur une colline perdue des Alpes-de-Hautes-Provence ?

Avec Rodolphe Burger – « la bande à Rodi » (à laquelle Higelin rend hommage dans la chanson « Bye bye bye ») – nous avons été confinés avec Jacques dans la ferme de Sainte-Marie-aux-Mines pendant les deux mois d’enregistrement de l’album Amor Doloroso… Où nous avons tous vécu je crois une expérience très forte, communautaire, libertaire… C’était hors du temps… L’album s’enregistrait en même temps que la vie passait. Sans horaire… Quand j’ai montré cet hiver le petit documentaire que j’avais tourné en 2005 (dans le cadre d’un hommage à Higelin organisé par Burger au festival « C’est dans la Vallée »), il se trouve que Areski se trouvait dans la salle… Areski a pris la parole pour dire qu’il retrouvait complétement l’esprit du studio Saravah de la fin des années 60…

Quels contours donner à sa politique de l’amitié ?

Il y avait une intensité et une tendresse mêlée. C’était l’adolescence, toujours… Les sentiments étaient à nu ! Jacques écoutait son corps, son cœur… Il faut dire qu’on vivait tous un peu comme lui à l’époque : comme des écorchés vifs… Mais Jacques parvenait à maintenir son équipe, ou disons… sa clique, dans une espèce d’harmonie, dans la douceur… dans une forme, oui… d’amour.

Comment s’y prenait-il pour envoûter, lors de concerts mémorables, son public ?

Il y avait quelque chose de circassien dans ses concerts… Dominique Mahut – qui a fait des centaines de concerts avec lui – parle « d’ envoutement ». Je pense sincèrement qu’Higelin était un des plus grands artistes rocks sur scène. Je ne vois que Nick Cave pour l’égaler.

5 HIGELIN a╠Ç OLERON ┬®NC 2006
Ile d’Oléron, juin 2006 © Nicolas Comment

Par quels albums et quels titres avez-vous connu personnellement l’œuvre de Jacques Higelin ?

Je l’écoutais à 12/13 ans dans mon petit village… J’empruntais ses vinyles à la bibliothèque municipale… Je m’asseyais à la fenêtre et je mettais « Un aviateur dans l’ascenseur » ou « Tête en l’air » sur ma platine… Tout à coup, l’air environnant s’en trouvait plus oxygéné.

Vous êtes auteur-compositeur et avez conçu plusieurs albums. Jacques Higelin est-il dans votre manière de concevoir la musique et le rapport au texte une influence consciente ?

Non, ce que je fais est très différent. Mais dans l’œuvre d’Higelin, il y a aussi un continent caché. C’est « ballade pour un matin » ou c’est « Remember » notamment, dans l’introversion, le talk over. On oublie souvent que Jacques fut un des premiers, avec Gainsbourg, à utiliser le parler-chanter : le « canto falado » des chanteurs de la bossa nova… Sans doute – justement – sous l’influence du Pierre Barouh de « Samba Saravah »… La chanson « Pars » de ce point de vue est éclairante. Il y a le lyrisme, l’emphase mélodique et puis tout à coup c’est la rupture : à la fois dans le couple et dans le morceau … Comme dans un dialogue de film, la voix blanche d’une femme pose cette question : « Mais… l’enfant ? » Et Higelin lui répond, avec ces mots simples : « L’enfant ? Mais il est là… Il est avec moi…». La manière dont Jacques dit ça, entre deux silences – en suspension – c’est du grand art ! Ce n’est pas vraiment de la poésie, ce n’est pas seulement de la musique, ce n’est pas non plus du cinéma… C’est l’art de la chanson.

Comment avez-vous travaillé pour construire votre biographie ? A partir de témoignages, de recherches livresques, de souvenirs personnels ? Quelles étaient vos archives ?

Essentiellement à partir de mes souvenirs. Mais aussi en reprenant mes carnets issus de longues séances réalisées avec Jacques lorsque nous rédigions ensemble les notes de pochette des rééditions de ses albums. Nous passions alors des jours et jours à discuter… Et puis en relisant tout, absolument tout, ce qui avait été écrit sur lui. Comme le très bon Jacques Higelin par Jacques Vassal et Jean-Marie Leduc publié par Albin Michel /Rock’n Folk en 1985, qu’Higelin m’avait lui-même donné à l’époque…

Son décès a-t-il selon vous marqué la fin d’une époque ?

Je ne le pensais pas sur le moment… Mais aujourd’hui… Que dire ?

Votre dernier souvenir de Jacques Higelin vivant n’est-il pas miraculeux ?

Nous nous sommes revus parfaitement par hasard, dans la rue … Ce qui est magnifique, c’est que Jacques ait prit le temps, le soin, de me parler vraiment ce jour-là… Higelin croyait très fort au hasard des rencontres… Nous sommes allés prendre un verre… Et ce qu’il m’a confié ce jour-là était très doux, très apaisant pour moi… C’était comme une forme de synthèse. Mais là, on touche à l’intime… Tout ce que j’avais à dire d’Higelin est je crois dans mon livre.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Nicolas Comment, Jacques Higelin, Editions Hoëbeke, 2019, 216 pages

Editions Hoëbeke

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